Lévitique 25 : 24-49
Au-dessus de la grande porte d'entrée de notre Eglise, figure cette inscription en fer forgé : Au Christ Rédempteur. La place choisie sous-entend l'importance du message. Malheureusement, pour plusieurs raisons, l'attention des passants n'est pas toujours attirée par cette épigraphe. En effet, avec le temps, les lettres se sont quelque peu assombries. D'autre part, quand on entre dans l'immeuble, le réflexe habituel est de pousser la lourde porte, plutôt que de lever la tête. Si bien que, pour lire ce qui est ainsi haut placé, il faut prendre un certain recul par rapport à l'entrée : se placer sur le trottoir d'en face, par exemple !
Mais la simple lecture ne suffit pas. A l'instar de l'eunuque éthiopien 1, il peut arriver à ceux du dehors, et peut-être à quelques-uns des nôtres de s'interroger : Quelles sont les références bibliques ? De qui s'agit-il ? Pourquoi lui ? ...
Le "Rédempteur"
Avant d'être appliqué à Jésus-Christ dans son sens plein et définitif, ce titre est attribué à Dieu2 et, secondairement à certains personnages particuliers dans l'A.T.3 : Il comporte plusieurs synonymes tels que libérateur, sauveur, vengeur. Tous, de près ou de loin, renvoient à l'image d'un plus fort qui vient porter secours à un autre, plus faible. Mais, dans l'ancienne Alliance, la notion du salut s'accompagne aussi de celles de la miséricorde et de la justice. Elle fait appel au droit, et même au devoir de libérer, sauver, racheter.
Ainsi, la loi de Moïse définit les conditions selon lesquelles le rachat doit avoir lieu4. Elles concernent d'abord les personnes impliquées dans cette opération à savoir : qui rachète qui ? Ensuite, elle précise les actions qui peuvent être mises en œuvre. D'une manière générale, unrépondant, habilité, se substitue à une personne invalide, selon des modalités légalement instituées. Si le versement d'une rançon est la règle habituelle, le recours à la force peut être envisagé, s'il s'agit de venger une victime assassinée.
Le groupe sociologique au sein duquel s'exerce le droit de rachat est essentiellement le clan. Cependant, nous verrons la possibilité de rachat s'étendre également à tout un peuple et même au monde entier.
Le rachat familial
Il est important de souligner tout d'abord que, dans le contexte hébreu ancien, juridiquement parlant, le rachat apparaît comme une affaire de famille. Le droit de rachat incombe à un proche parent de la personne qui a besoin d'une délivrance. Le défenseur légalement désigné porte, en hébreu, le titre de "gô'él", rendu en français par vengeur ou rédempteur5.
Des circonstances variables, mais précises, pouvaient placer ce dernier dans l'obligation d'intervenir en faveur des siens. Par exemple :
Nous rappelons ici deux exemples célèbres.
Celui de Ruth, belle fille de Naomie et veuve d'Elimélec. Boaz, après le désistement de celui qui avait priorité de rachat, intervient pour relever la famille du défunt. Il acquiert en même temps le champ de ce dernier et reçoit Ruth comme épouse6.
L'autre cas est celui de Job. La démarche de ce "patriarche" est surprenante par son audace. Acculé, éprouvé, ruiné, Job, non seulement prend Dieu comme arbitre, mais encore, il ne trouve pas d'autre issue favorable à son procès que de prendre Dieu lui-même comme vengeur. Alors, plein de foi et d'espérance, il lance ce cri :
"Je sais que mon rédempteur est vivant, et qu'il se lèvera le dernier sur la terre,
après que ma peau aura été détruite ; moi-même en personne je contemplerai Dieu.
C'est lui que moi je contemplerai, que mes yeux verront, et non quelqu'un d'autre ; mon cœur languit au-dedans de moi."7
Le rachat national
La naissance même d'Israël est le résultat d'un rachat. Dieu lui est venu en aide une première fois en le délivrant de l'esclavage en Egypte. En raison de l'alliance avec leurs pères, Abraham, Isaac et Jacob, Dieu a aimé leurs descendants. Par fidélité, il s'est ainsi attaché à eux, comme par un lien de parenté. Aussi, les a-t-il réclamés, rachetés par la force de son bras8...
Par la suite, malgré leurs multiples rébellions dans le désert, Dieu est resté leur rocher et leur rédempteur9. Même tombés à maintes reprises au pouvoir de leurs ennemis, par leurs seules fautes, sur leur propre territoire, ils sont, à chaque fois, libérés grâce à la bienveillante intervention de Dieu. Le livre des Juges en témoigne largement...
Nous constatons également que cet attachement de Dieu à l'égard de son peuple demeure, malgré l'infidélité d'Israël déporté loin de son territoire, à Babylone. Le lien qui les unit, en effet, est indissoluble. Il est comparable à celui qui existe entre deux époux10.
Israël connaît donc un second exode : son retour de l'exil babylonien, souverainement réalisé par leur Rédempteur. Esaïe emploie ce terme expressément, identifiant le Seigneur au vengeur du sang. Il le décrit revêtu de vêtements de vengeance en guise de tunique, et enveloppé de la jalousie comme d'un manteau11....
Le rachat universel
Venu dans notre monde au temps fixé, Jésus-Christ est apparu aux yeux de ses contemporains d'abord comme celui qui était annoncé, le libérateur d'Israël. C'est ainsi que Luc rapporte les paroles prophétiques de Zacharie : Dieu a envoyé, comme promis, la délivrance à son peuple. L'évangéliste mentionne aussi le témoignage de la prophétesse Anne, fille de Phanuel, lors de la présentation de Jésus au temple. Elle louait Dieu et parlait de Jésus à tous ceux qui attendaient la Rédemption de Jérusalem12.
Ainsi, toujours selon cette loi de solidarité évoquée plus haut, la mission de libérer Israël échoue à juste titre à Jésus, descendant d'Abraham et fils de David. Vue sous cet angle, son œuvre est donc de l'ordre du rachat familial aussi bien que national. C'est à la descendance d'Abraham qu'il vient en aide13, et c'est le trône de David son père qu'il doit occuper.
Cependant, deux remarques importantes sont nécessaires. En premier lieu, l'oppresseur auquel il est fait allusion, ce n'est pas avant tout l'occupant romain. Pour Zacharie, il s'agit de donner à son peuple la connaissance du salut par le pardon de ses péchés14. Les Epîtres précisent que l'ennemi puissant qui asservissait les siens et que Jésus doit écraser, c'est plutôt celui qui détenait la puissance, le pouvoir de la mort, c'est-à-dire, le diable15.
D'autre part, il faut se rappeler que Jésus est aussi fils d'Adam, postérité de la femme16. En tant que tel, il se doit de venir en aide également à tous les hommes, asservis par le même ennemi, atteints par la même condamnation : la mort. En effet, tous, Juifs et païens sont sous l'empire du péché17 Tous, spirituellement, ont fait faillite. Leur dette vis-à-vis de Dieu est énorme ! Ils sont incapables de la régler.
Un tel rachat, universel, exige un prix infini. Incalculable ! Pas moins que la vie d'un proche, innocent et juste. C'est une rançon introuvable ici-bas. Car, parmi les hommes, il n'y a point de juste18. Seul le Fils unique de Dieu, fait homme, sans péché, peut se porter garant et payer à notre place. Il ne peut y avoir d'autre Sauveur, d'autre Rédempteur que lui19.
Ainsi, dans le cadre même de ce salut universel, de la délivrance de l'humanité, l'accent se porte encore sur le rachat familial, puisque Jésus s'est fait notre frère afin d'être le Libérateur légal de tous les hommes. la notion d'appartenance à Dieu par lui, est une fois de plus, étroitement liée à celle de rachat.
Cependant, tous les hommes ne sont pas automatiquement libres. C'est en ajoutant foi au sacrifice de Jésus-Christ que l'on parvient à la justice, c'est en confessant de la bouche que l'on parvient au salut20.
L'enseignement des Epîtres relève bien ces deux aspects. D'un côté, le Christ-Jésus s'est donné en rançon pour tous21; mais, de l'autre, le Dieu vivant, Sauveur de tous les hommes l'est surtout des croyants22. De même, 1 Pierre, parle du rachat, grâce au sang précieux de l'Agneau prédestiné, sans défaut et sans tache23; mais rappelle ensuite que ce salut n'est effectif que pour ceux qui croient24, et qui répondent à la vocation de former une maison spirituelle...le peuple de Dieu.
Le Christ-Jésus est bien Le Rédempteur promis à l'humanité esclave du péché. Il est venu en aide à ceux que le Père a connus d'avance et dont il a voulu faire des fils adoptifs. A toutes les ethnies de la terre qui marchent sur les traces d'Abraham, c'est-à-dire par la foi, il accorde effectivement une entière liberté25.
1 Act. 8 : 30-34
2 Ps. 19:15 Prov 23:11, cf. Ge 48:16
3 No 35:19
4 Lév. 25 : 24-49
5 No 35:19
6 Ruth 4:1-25
7 Job 19:25-27
8 Ex 6:6 ; Ps 77:16
9 Ps. 78:35
10 Es 50 :1 ; 54:5
11 Esaïe 59 : 15-20
12 Luc 1 : 69, 71, 74 ; 2:38
13 Hé 2:16 ; Luc 1:32-33
14 Luc 1:77
15 Ro 8:3 ; Hé 2:14 ; 1 Jean 3:8
16 Luc 3:4 ; Genèse 3:15 ; Galates 4:4
17 Ro 3:9, 23
18 Ro 3:9
19 Luc 9:56 ; Mat 20:28 ; Act 4: 12 ; Hé 10:5-7
20 Ro 10:10
21 1Tim 2:6
22 1Tim 4:10
23 1 Pi 1:18-20
24 1 Pi 2:7-10
25 Ga 3:6-9 ; 5:13