« Que le Seigneur se réjouisse de ses œuvres ! » (Psaume 104)
Le psaume 104 est l'une des grandes pages de reconnaissance de la Bible. Il a même été décrit comme un « psaume de louange parmi les géants ». Voyez son ampleur : toute la création convoquée pour la louange, de manière magistrale !
Mais "géant", ce psaume l'est aussi, tout particulièrement à cause de... trois mots, dans l'original. Ils n'apparaissent qu'au terme de sa prière, et sont une sorte de soupir qui vient du coeur : « Que le Seigneur se réjouisse de ses oeuvres » (v.31). Un souci que je voudrais placer au coeur de notre journée de reconnaissance.
Les détours de la louange
La démarche de notre psaume peut se comparer à un magistral coup de billard : parti dans une direction, il rebondit sur une boule, se relance sur une autre, fait une bande sur l'un des côtés de la table, puis une deuxième, avant d'aller, directement, dans le trou qu'il fallait atteindre.
Le "coup d'envoi", avec l'invitation « Mon âme, bénis l'Eternel » , oriente instinctivement à chercher la bonté de Dieu dans notre vie personnelle, à la manière du psaume précédent, tout entier consacré à la bonté multiple de Dieu pour tous ceux qui le révèrent. C'est toujours un immense sujet de joie que de découvrir un Dieu qui est "pour nous" (Rm 8:31), qui "pense à nous" (Ps 40:18).
Mais, très vite, la louange bifurque et chante, non pas l'action de Dieu dans nos vies, mais l'oeuvre de la création. Tout est passé en revue : la lumière (104:1b-2a), les cieux (104:2b-4), les limites mises à la mer (104:5-9), la terre et sa profusion de vie (104:10-18), les astres (104:19-23), la mer et ce qu'elle contient (104:25-26), la vie et le souffle du Seigneur (104:27-30).
Le détour surprend. Mais il est profitable. Car il permet de découvrir que notre petite vie n'est pas la mesure de toute chose. Il y a un "avant", un "après", un "bien plus large" de l'action de Dieu par rapport à ce que nous vivons et ressentons dans l'instant. Dans cet horizon, large, de toute l'oeuvre de Dieu, se découvre une fidélité immense, des ressources infinies, une maîtrise admirable, une générosité de projet, une profusion de grâce !
Cette prise de distance par rapport à l'immédiat nous est utile. Le temps de la reconnaissance permet de chercher ces lignes qui viennent de plus loin, de découvrir cet enracinement plus profond de nos vies. Comment être « enracinés et fondés » dans le Seigneur (Col 2:7) si nous nous contentons de surfer sur la vie et sur ce qui survient ?
Mais voilà que, pour l'un ou l'autre des lecteurs avertis qui se laissent porter par le psaume, certaines expressions éveillent une impression de déjà entendu. Il y a là des reprises d'un hymne... égyptien ! Et adressé, non pas au Seigneur, l'Unique créateur, mais... au Soleil ! Le Psaume reprend quelques éléments du grand "hymne au Soleil" composé par le roi Akhenaton au 14è S av.J.C. Quel choc ! C'est comme si la trajectoire avait tapé dans une boule, pour prendre une direction totalement inédite, et imprévue.
Ces citations se trouvent dans quelques versets : aux v.20-23 qui disent la dépendance des créatures par rapport au rythme de la nuit et du jour ; aux v. 29-30, qui font dépendre la vie et la mort, de l'action du Seigneur (psaume 104), du dieu-soleil (poème égyptien). L'auteur de notre psaume, en rédigeant ces paroles de reconnaissance, n'est donc pas simplement en contemplation émerveillée de la création. Il est, aussi, confronté aux mauvais usages faits de cette création. « Au lieu d'adorer le créateur, les hommes ont adoré et servi la créature » (Rm 1:25). Sa foi est confrontée à un monde qui délibérément « échange la vérité concernant Dieu contre le mensonge » ... alors que Dieu est « digne d'être loué, éternellement ! » (Rm 1:25).
Il nous est rappelé ainsi que la bonté de Dieu, qu'il maintient largement, en donnant la vie à tous, fonctionne souvent à sens unique, et ne débouche pas sur la relation qu'il souhaite si ardemment. Elle est pourtant ample, largement accordée (Mt 5:45 ; Ac 14:17). Pour quel retour ? « Au lieu d'adorer le Créateur, les hommes ont adoré et servi la créature »... Avant de sourire des formes carricaturales d'idolâtrie, interrogeons-nous : "Combien de fois nous sommes-nous servi des possibilités de vie, de force, de santé, d'intelligence, qui nous viennent de Dieu, pour mieux oublier celui qui nous les a donnés, pour mieux nous passer de lui ?
Le retour de la reconnaissance
Quelle attitude prendre face à cette réalité de l'ingratitude ?
La ligne nous est donnée par la prière de la fin du psaume : « Que le Seigneur se réjouisse de ses oeuvres ! » L'auteur exprime là un beau "souci" pour Dieu. Non qu'il craigne que Dieu puisse avoir besoin que nous lui apportions quelque chose, face à tant d'ingratitude : ses ressources sont infinies, et son amour suffisamment vigoureux pour faire face à l'ingratitude par le don renouvelé.
Ce "souci" pour Dieu est plutôt l'inquiétude de celui qui aime : "Je voudrais tant que le Seigneur puisse tirer de la joie de ce qu'il a fait. De chacune de ses créatures, dont je suis ! De chacun des dons, renouvelés, de sa générosité."
En face de l'ingratitude constatée autour de nous, ce psaume nous invite à vouloir d'autant plus fort que, pour ce qui nous concerne au moins, le Seigneur puisse « se réjouir de ses oeuvres »... Il nous rappelle, avec sensibilité, à notre responsabilité face aux dons reçus. Il nous invite à penser au retour que Dieu reçoit, par nos vies, nos actes, nos attitudes. Si l'on figure ce retour à l'image d'un orchestre qui élève sa musique de la terre vers les cieux, cette prière nous invite à nous demander dans quel orchestre nous jouons : celui de l'harmonie reconnaissante ? celui des mauvaises dissonances ? à moins que nous ne participions au grand silence de l'indifférence...
Lorsque Paul invite les Corinthiens à la solidarité envers leurs frères, il les rend attentifs à la somme de louanges que fera monter, vers le Seigneur, leur simple geste : leur générosité non seulement « pourvoit aux besoins », mais « est encore une source abondante d'actions de grâces envers Dieu » (2 Co 9:12). Un seul geste peut faire monter, vers le ciel, de multiples accents de reconnaissance.
L'auteur de notre psaume, dans son désir de répondre à la bonté de Dieu, est remarquable de simplicité. Devant cet hymne adressé au soleil plutôt qu'au Dieu créateur, il choisit, simplement, d'écrire ses propres paroles, son propre hommage. Avec ses mots, son expression. Ses correctifs aussi : il a soin, en intagrant certaines citations de l'hymne au soleil, de les placer dans une juste perspective théologique : le soleil et la lune sont l'oeuvre du Seigneur (104:19) ; et c'est lui qui préside aux rythmes du jour et de la nuit (104:20).
Il y a là, simplement, une prière, un projet, adressés à Dieu avec humilité : « Que mes paroles lui soient agréables » (104:34). C'est l'offrande d'un homme, avec son projet, son mode d'expression. Une invitation pour chacun de nous à utiliser son langage : l'action, la parole, l'écriture, le don de son argent, le don de son temps, une vraie résolution du coeur, l'expression artistique... Il y a une joie de Dieu - le Dieu de la diversité ! - à accueillir le langage et le don particulier de chacun.
Mais un autre point de la démarche de notre psaume doit être relevé : il a recours à l'Ecriture pour concrétiser son désir d'honorer le Seigneur. Si l'on regarde ce psaume de plus près, on constate qu'il se calque sur le récit de la création de Gn 1 ! Il suit les étapes des sept jours du récit de la création : (1) la lumière (104:1b-2a), (2) les cieux (104:2b-4) ; (3) la terre et ce qu'elle contient (104:5-18) ; (4) les astres (104:19-23) ; une pause-louange, au v.24, comme le "Que c'est beau !" du récit de la création ; (5) la mer et ce qu'elle contient (104:25-26) ; (6) les animaux et l'homme qui reçoivent la vie et le souffle du Seigneur (104:27-30).
La finale : « Qu'il se réjouisse de ses oeuvres » dit le désir que le sabbat de Dieu soit non seulement une cessation d'activité, mais une joie.
Nous avons besoin de la Parole de Dieu pour savoir comment orienter et manifester ce retour. C'est en elle que nous découvrons, vraiment, ce qui pourra « réjouir le Seigneur ». Méditons-la. Aimons-la. Mettons-la en pratique. Mais sans jamais oublier l'objectif : viser la joie de Dieu, notre créateur, notre Sauveur.
Il ne s'agit pas de faire un catalogue des diverses façons par lesquelles nous pouvons faire la joie de notre Dieu. Mais de raviver en nos coeurs le désir d'être acteurs de cette joie. « Car nous sommes son ouvrage, nous qui avons été créés en Jésus-Christ pour de belles oeuvres qu'il a préparées d'avance, (c'est-à-dire dans lesquelles il nous précède), pour que nous les accomplissions » (Ep 2:10). A la lumière de Jésus-Christ, nous savons que le Seigneur est non seulement celui qui donne, abondamment, par l'oeuvre de la création ; mais qu'il se donne, s'est donné, pour nos offenses, et après beaucoup d'ingratitude - car c'est « alors que nous étions encore des pécheurs » (Rm 5:8) que le Christ est mort pour nous.
Un chant unique
La création glorifie Dieu par ce qu'elle est. La réponse de l'homme est personnelle : lui seul sur la terre peut « chanter l'Eternel » (104:33). Le chant des oiseaux, le chant des sources et de la création glorifient objectivement le Seigneur ; le chant de l'homme, dirigé consciemment vers son Seigneur, en vue de sa joie, est unique. Et "chaque voix compte" : non pas d'un point de vue quantitatif, mais pour ce qu'elle est.
C'est par nous, aussi, que les plus terribles dissonances peuvent s'élever de la terre : la création, si souvent, est bien plutôt un champ de bataille qu'un chant de louange pour le Seigneur.
« Que le Seigneur se réjouisse de ses oeuvres ! »