Marie dans la tradition baptiste
Traiter de Marie, la mère du Seigneur, selon la tradition baptiste, belle gageure !
Qu’on parle de « tradition », déjà, égratigne l’oreille de certains qui portent l’étiquette baptiste : le mot a pour eux quelque chose de péjoratif. Mais, bien sûr, le baptisme a, lui aussi, sa tradition, comme toute forme de christianisme qui perdure à travers les siècles.
La vraie difficulté tient au peu de place du thème dans ladite tradition, sa presque absence. Dans nos livres, qui constituent au moins un échantillon représentatif, nous n’avons glané qu’une poignée de références. Rien dans l’index des œuvres complètes d’Andrew Fuller, le théologien de William Carey, qui a si fortement marqué les églises baptistes du XVIIIe siècle. Si peu dans les volumes abondants de sa biographie par Iain Murray, truffée de citations ; nous n’avons trouvé que quelques pages dans les recueils de sermons, alors que le prédicateur évoque plus longuement d’autres femmes de l’Ecriture. La portion congrue !
Le résultat du sondage est sans doute significatif, mais il ne faudrait pas se méprendre sur sa signification. Le silence sur Marie s’explique d’abord par la situation du baptisme : celui-ci se veut (à la différence de l’anabaptisme) une modification de la position réformée. La composition de la Confession de 1677 (Londres) en offre le symbole le plus éloquent : c’est la Confession de Westminster reprise, retouchée et «corrigée» seulement sur l’Eglise et les sacrements. Les baptistes n’ont pas eu grand chose de particulier à dire sur Marie : ils restaient, à son égard, dans le sillage de CALVIN. Ils ont fait leur la sobriété réformée : respect pour la mère du Fils de Dieu et pour son exemple, respect du « dosage » de l’Ecriture, si discrète sur son compte, respect du caractère unique et exclusif de la médiation de Jésus-Christ.
Les nuances, toutefois, ne manquent pas d’intérêt. Nous voudrions faire ressortir celles de la mariologie souvent implicite de la tradition baptiste – nous sommes de ses héritiers. C’est le moment, quand le dialogue se généralise.
Les baptistes ont été parmi les plus réticents devant toute vénération ou exaltation de Marie, toute attribution d’un rôle médiateur ou d’une sainteté supérieure. SPURGEON, prêchant sur Jean 2, 11 le 20 Juillet 1890, souligne l’imperfection de la foi de Marie, bien qu’il y voie un modèle ; Marie nous édifie par son humilité, puisqu’elle a raconté sa faute elle-même à Jean l’évangéliste. Dans la tradition réformée, il y a une aile « droite » impressionnée par la continuité catholique, par l’objectivité liturgique entre autres aspects ; cela se sent parfois à propos de Marie, et même la Confession helvétique postérieure la déclare « toujours vierge » (ch. XI), affirmation catholique difficile à prouver Sola Scriptura. Le baptisme se situe à l’aile opposée.
Les baptistes ont le sentiment d’avoir parachevé la libération de l’Eglise de sa captivité babylonienne-romaine, opérée par les réformateurs mais restée incomplète. Ils citent avec plaisir, avec Robert DUBARRY, la boutade du Cardinal MANNING osant « prédire qu’un jour viendrait où il n’y aurait plus, dans la chrétienté, que deux seules positions religieuses logiques : le catholicisme et le baptisme » (Pour faire connaissance avec les bonheurs d’une vie reconstruite, Nîmes, 1955, p. 150, malheureusement sans indication de source). Cette disposition « polaire » s’est trouvée renforcée, dans les pays latins, par le recrutement : beaucoup de baptistes étant d’anciens catholiques convertis. La fermeté devant la mariologie romaine a pu prendre une couleur excessivement réactionnelle.
D’autres accentuations baptistes ont joué. Le biblicisme est un trait marquant ; le premier argument baptiste sur le baptême est celui du sens « obvie » des textes bibliques mentionnant le baptême. Ce biblicisme, à nos yeux foncièrement sain même s’il est montré trop court et trop raide à l’occasion, a contribué aux réticences mariologiques : la part minime faite à Marie dans le nouveau Testament (son nom n’apparaît plus après Actes 1, 14), et le ton d’avertissement de plusieurs des passages, sembleraient calculés pour prévenir tout culte marial. La critique baptiste du baptême des nourrissons, ensuite, dénonce la confusion aisément induite entre la naissance de la chair et la naissance « de Dieu » (cf. Jean 1, 13). Elle se prolonge logiquement contre toute extension spirituelle de SPURGEON signalé plus haut. Jésus lui-même n’a-t-il pas vivement repoussé tout empiètement du lien familial sur les relations du Royaume de Dieu ? Marc 3, 31-35 semble d’une souveraine netteté, avec la confirmation de Luc 11, 27-28 ; Jean 2, 4, avec « femme inhabituel, use d’une expression idiomatique écartant toute ingérence (nous paraphraserions : « Il ne vous revient pas, Madame, d’interférer avec le déroulement de ma mission»). Dans la mesure où l’exaltation de Marie a profité de la survalorisation de la virginité dans la mentalité « sacrale », on note encore dans le baptisme la sensibilité contraire, souvent teintée d’idéal démocratique. Il met décidément en valeur, comme la Réforme et plus encore, la modestie de la petite Miryam, objet de la libre grâce de Dieu.
Du même coup, le miracle de la conception virginale ressort avec d’autant plus d’éclat : conception malgré la virginité de Marie, en vertu du prodige, et non pas méritée, à quelques degré, par cette virginité. Le sens baptiste de l’altérité de la nouvelle création (relativement à l’ancienne soumise à la vanité) se réjouit du signe de recommencement radical dans l’œuvre miraculeuse de l’Esprit. L’interruption de l’ordre de la nature, de la chaîne des géniteurs humains, correspondant à la différence de la naissance d’En-Haut, que les baptistes distinguent avec tant de zèle de la naissance naturelle. Le langage de Jean 1, 13 fait d’ailleurs allusion, pour certains exégètes, à la naissance virginale de Jésus (d’anciens témoins latins, suivis par quelques savants modernes, mettent le verbe final au singulier ; le Christ est alors directement visé, lui qui est né non de la volonté de la chair ou d’un mari, mais de Dieu).
La « tradition » baptiste insiste aussi sur la réponse de la foi qu’attend le Seigneur et que véhicule le baptême. Elle peut donc souligner la décision de Marie répondant à la Parole de Dieu, le fameux fiat de sa foi (Luc 1, 38). Point n’est besoin de faire de la foi une œuvre méritoire, ou le fruit d’un vouloir autonome, pour bénir en Marie « celle qui a cru » (Luc 1, 45).
En Marie, la foi se révèle comme l’acte de réception de la grâce, et non comme un facteur productif venant se surajouter à une grâce insuffisante par elle-même. Selon la symbolique classique des sexes, c’est le sens du miracle, où l’humanité figure dans le rôle de la femme tandis que le concours masculin est exclu. Karl BARTH l’a mis en lumière (Dogmatique 1, 2*) ; il n’était pas baptiste (en dépit de ses critiques à l’adresse du baptême des nourrissons)à, mais un baptiste aurait été heureux de le relever avant lui ! Dans son prolongement, il est permis de voir en Marie, mère de Dieu le Fils, celle qui représente l’humanité croyante au sein de laquelle descend le Fils Sauveur : plus exactement, des indices bibliques convergents nous portent à la considérer comme le figure (plutôt que de l’Eglise) du Reste fidèle d’Israël, duquel est issu le Christ, et qui a constitué, sous le ministère des apôtres, la souche de l’Eglise.
Cette dernière pensée, reconnaissons-le, n’est pas traditionnelle pour les baptistes ; mais les baptistes seraient de bien mauvais baptistes si le traditionalisme leur faisait repousser un discernement nouveau des vérités révélées !