La loi de Dieu
Lecture introductive : Psaume 19
Le thème de la loi tient une grande place dans l'Ecriture. Dans une traduction ordinaire, il revient plus de 400 fois, avec bien sûr deux termes distincts, dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, en hébreu et en grec, sans compter tous les synonymes. La loi est un sujet d'importance vitale si on en juge à la place qu'elle tient dans la Bible elle-même. Et pourtant il semble que le sujet ne soit pas très populaire dans la plupart des Eglises d'aujourd'hui et qu'il y ait comme une gêne parfois parmi les chrétiens à son propos.
La première raison est qu'il y a comme une apparence de contradiction dans ce que nous lisons au sujet de la loi. Nous entendons le Seigneur Jésus lui-même, ouvrant son ministère par le grand discours sur la montagne, déployer de manière systématique les grands thèmes qu'il veut aborder et déclarer formellement : " Je ne suis pas venu abolir la loi, mais l'accomplir. " (Mt 5 :17) Et il avertit : " Celui qui enseignera aux hommes à réduire l'autorité du plus petit commandement sera considéré comme le plus petit dans le royaume des cieux. " (Mt 5 :19) Jésus souligne l'autorité de la loi.
Pourtant nous lisons sous la plume de l'apôtre Paul, en Romains 6, que nous sommes esclaves du péché tant que nous sommes " sous la loi " ; et l'apôtre affirme comme une très bonne nouvelle que nous ne sommes plus sous la loi, mais " sous la grâce " (Rm 6:14). Au chapitre suivant, il parle des passions provoquées par la loi et dans nos membres, qui constituent comme un esclavage (Rm 7 :7-10). En 1 Corinthiens 15:56, dans les paroles qui résument la conclusion de sa grande discussion au sujet de la résurrection " l'aiguillon de la mort, c'est le péché ", Paul ajoute " la puissance du péché, c'est la loi ". Alors, la loi serait-elle du côté négatif ?
La deuxième raison est que le mot 'loi' a des résonances un peu désagréables. On opposera facilement la loi et la miséricorde, la loi et la vie. On parle de " dure loi ". Même ceux qui comprennent qu'il est inévitable d'avoir des lois les considèrent comme des maux nécessaires. Il y a de manière assez générale une aversion pour la notion de loi, qui contraste avec les paroles du Psaume 19 et de tant d'autres passages qui célèbrent sa beauté.
I - LE SENS DE LA LOI
Une part des difficultés psychologiques que certains éprouvent lorsque l'on met l'accent sur la loi vient de ce que le mot loi, dans son usage français avec son héritage du latin, n'a quand même pas tout à fait le même sens, et donc le même retentissement, que celui que la Bible emploie. Il y a un petit décalage à relever.
Le mot loi dans l'Ancien Testament est " Torah " . Le même terme s'emploie pour les cinq premiers livres de la Bible. Ce mot veut d'abord dire l'instruction. La racine vient d'un verbe qui signifie " jeter " (utilisé d'ailleurs une fois pour des fondations jetées). La loi Torah est d'abord la fondation sûre. Cela correspond à l'usage de cette même image par Jésus lui-même, à la fin du sermon sur la montagne : ceux qui fondent sur le sable verront inévitablement leur oeuvre détruite un jour, mais ceux qui fondent sur les paroles du Seigneur, sur la loi de Dieu, le font sur un fondement solide et ne seront pas déçus. C'est la loi enseignée qui structure la personne. Le mot instruction nous permet de rappeler cette même image.
Le mot Torah peut aussi vouloir dire " jeter des flèches ", jeter quelque chose qui indique une direction. Et la plupart des spécialistes disent que le sens premier de Torah, est probablement la directive, la direction. C'est en quelque sorte un panneau indicateur qui montre la vraie vie et la vérité.
Ce sens étant le sens premier, on ne peut nier qu'il y ait aussi des composantes judiciaires et certains synonymes de Torah font référence à l'administration de la loi par le Juge.
Le terme grec employé est " nomos ". Sa racine veut dire " pâturage ". Cette proximité de sens s'interprète par le sens de la racine : il s'agit de la répartition, de ce qui est assigné à l'un et à l'autre. Pour qu'il n'y ait pas de dispute, le troupeau de l'un va brouter dans ce pré, celui de l'autre dans cet autre pré. La loi assigne à chacun sa place, met de l'ordre dans ce qui serait du fouillis, du chaos. Or le chaos est mortel au bout du compte. Ainsi la loi, selon le mot grec qu'utilise le Nouveau Testament, est aussi une réalité dont nous pouvons percevoir d'emblée le rôle positif.
La loi de Dieu est l'expression de la volonté de Dieu qui seul est bon, pour guider les humains, pour leur montrer la voie et la place qui leur revient et qui est bonne pour eux. La loi définit le bien, ce qui a le droit d'être réalisé. Dieu est le Bien en personne et la loi définit le bien car elle reflète ce qu'est Dieu. Elle exprime ce qu'il veut. Ainsi la loi est la définition du bien, qui comme telle, a autorité, joue le rôle de norme.
Beaucoup de nos contemporains s'accordent à dire que loi et liberté sont antagonistes. Certains diront : " Il faut bien des lois, la liberté doit être limitée, en particulier la liberté d'autrui implique une loi pour limiter la mienne ! " Ils considèrent que loi et liberté s'opposent foncièrement. Or la Bible nous enseigne le contraire ! La loi de Dieu, cette fondation, est directive pour la vie ; elle est le guide de la vraie liberté. L'idée que la liberté serait de faire n'importe quoi dont on a envie sur-le-champ, sans loi, sans règle, sans norme, sans directive, est l'illusion mortelle dans laquelle l'homme, aveuglé par le dieu de ce siècle, le menteur, se perd. Au contraire, si nous demeurons dans la parole seigneuriale, c'est alors que la vérité nous affranchit et que nous sommes réellement libres. La liberté sans aucune loi laisse l'être humain esclave de ses pulsions, de ses habitudes, des mensonges du menteur, qui sont d'ailleurs sur les ondes et les écrans tous les jours. Ce sont des échelles de valeur truquées.
La loi de Dieu, voie de la vie, est le guide de la vraie liberté. Elle correspond à la création même de l'homme, à ce qu'il est : c'est " la notice du constructeur ", ses directives pour l'utilisation de la vie. C'est une liberté de créature privilégiée, dans une relation de confiance et de communion avec son créateur. Les 10 commandements sont 10 formulations de la liberté !
I I - L'USAGE DE LA LOI
L'usage de la loi est souvent présenté sous les trois aspects suivants :
1. L'usage politique (ou la loi garde-fou)
La loi implique un certain nombre de prescriptions qui feront qu'entre les hommes, les relations ne vont pas dégénérer de manière trop catastrophique et que l'histoire humaine va pouvoir encore continuer un peu. C'est " la loi sans changer le coeur ", qui limite quand même les effets du désordre humain. Dieu avait donné sa loi au peuple d'Israël comme une constitution politique, liée à l'élection particulière d'Israël pour le temps de la préparation de la venue de Jésus-Christ. Mais les législations des nations sont souvent un reflet de cette loi, selon que Dieu avant de parler à Moïse, avait inscrit cette loi dans le coeur des hommes, dans leur intelligence. Dans toutes les nations, il y a donc des reflets plus ou moins déformés de ce qui est quand même la loi de Dieu et c'est ce qui limite la dégradation et l'autodestruction qui sont les conséquences du péché dans les sociétés humaines.
2. L'usage pédagogique (ou la loi miroir).
Le miroir fidèle qu'est la loi de Dieu montre que je ne suis pas ce que je devrais être. Il montre que je suis spirituellement et moralement laid, si laid que je ne peux pas me présenter à la lumière du Dieu saint et bon. La loi révèle la laideur du péché. Elle révèle avec quelle profondeur et quelle virulence le péché s'attaque à la vie humaine et avilit ce que Dieu avait créé. C'est ainsi que la loi est pédagogue pour conduire au Christ parce qu'elle fait enfin comprendre à l'homme qu'il est incapable de se sauver lui-même. Elle montre que la maladie est incurable par les ressources humaines, que nous devons désespérer de nous mêmes et être conduits à Christ en détournant les regards de nous-mêmes, en nous faisant enfin abandonner nos subterfuges par lesquels nous essayons de nous rassurer en imaginant que nous pourrons alors être agréés de Dieu.
La loi nous conduit au Christ en nous montrant qu'il n'y a que lui qui peut vraiment nous sauver. Martin Luther définissait la foi comme un " désespoir consolé ". La foi, c'est le désespoir lorsque nous regardons à nous-mêmes, mais qui ne se fige pas et se laisse attirer par la générosité de Dieu, se laisse consoler par Dieu en Jésus-Christ. Cet usage joue encore dans la vie chrétienne, parce que nous sommes toujours susceptibles de retomber dans l'idée que c'est tout ce que nous faisons qui nous permet d'être agréés par Dieu ; or c'est un piège mortel. La loi de Dieu comme miroir nous ramène à la lucidité à cet égard : même nos oeuvres de chrétiens les plus recommandables et les plus applaudies, toutes nos oeuvres de justice, sont selon la parole du prophète Esaïe " des vêtements sales " aux yeux de Dieu (Es 64 :5). C'est uniquement revêtus de Jésus-Christ, par sa grâce, que nous pouvons nous tenir devant Dieu. Sachant cela, nous faisons tout notre possible pour lui plaire et produire des oeuvres qu'il accueille dans sa bienveillance en couvrant tout ce qui est négatif.
3. L'usage didactique (la loi panneau indicateur, ou boussole).
La loi dit ce qui est bien, ce qui est la voie de la vie. Le croyant est invité à s'en servir pour marcher dans le sens qui est juste.
A partir de ces trois usages, on peut résumer les étapes clés en ce qui concerne la place de la loi, et voir comment se concilient les paroles en apparence contradictoires que l'on trouve dans le Nouveau Testament : Matthieu 5 et Romains 6.
Au premier stade (la création, Eden), la loi est l'expression du bien que Dieu veut . Elle dit qui est Dieu et ce qu'il veut que soit sa créature en son image, puisqu'elle est là pour le refléter. A ce stade, la loi de Dieu, inscrite dans le coeur même de l'homme, n'est pas du tout un joug pesant : l'homme est en harmonie avec Dieu, et c'est la formule de cette harmonie. Jésus a vécu seulement ce premier stade. Lui qui est sans péché peut dire : " Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. " Jésus accomplit la loi avec une parfaite aisance et jubilation.
Au deuxième stade, le péché s'introduit. A partir de ce moment, la loi devient le moyen de définir le péché. C'est ce que l'Apôtre Paul dit très clairement : "C'est par la loi que vient la connaissance du péché. " (Rm 3 :20) S'il n'y a pas de loi, il n'y a pas de péché, puisqu'on ne peut pas le définir. Le péché est la transgression de la loi, c'est quelque chose qui est contraire à la volonté de Dieu. Or la volonté de Dieu est résumée par la loi, donc le péché est bien la violation de la loi. Du coup la loi apparaît comme l'instance du jugement par rapport au péché et par rapport au pécheur. Elle devient l'instance de condamnation tout logiquement à partir du moment où s'introduit le péché, qui est contraire à cette formule du bien.
A partir de là, le mot loi vient à désigner dans l'usage de l'Ecriture le régime de ceux qui, ayant reçu la loi de Dieu, l'ont transgressée et vivent dans la faute. Ils sont " sous la loi ", qui est en quelque sorte le régime logique de la responsabilité. La conséquence ultime en est la mort. L'humanité se trouve sous ce régime depuis le commencement ; le péché étant intervenu, elle est sous la loi c'est à dire sous la condamnation. Cela vaut pour toute l'humanité, cela vaut encore spécialement des juifs qui en restent là. Dieu reprend ce régime dans la loi de Moïse : pour avoir la vie, il faut obéir intégralement parce que Dieu est un Dieu d'absolu. Le régime de la loi apparaît comme un régime oppressant et désespérant, car précisément c'est le régime logique de la responsabilité pour ceux qui sont sous le commandement et ne réussissent pas à lui obéir.
Et même, souligne l'apôtre Paul, ce régime fait que le péché est excité, il allume des passions dans les membres. Au chapitre 7 de l'épître aux Romains, Paul l'explique très bien : le péché est là, mais en quelque sorte à moitié endormi : on vit un peu insouciant. Arrive la loi "tu ne convoiteras pas " et d'un coup le mauvais désir est excité : j'ai envie de convoiter. Alors la loi est-elle mauvaise ? Non, dit Paul, la loi est sainte, le commandement saint, juste et bon, mais le péché saisit cette occasion, il se dévoile en quel que sorte. La prétention du péché " je suis mon propre maître " peut rester cachée dans le train-train, mais devant la loi de Dieu, elle ressort, elle s'excite.
" La puissance du péché, c'est la loi " (1 Co 15 :56) va encore plus loin : la seule façon pour nous de recevoir la force d'obéir aux commandements serait d'être en communion avec Dieu. Mais la loi est là pour dire : " Non, c'est un criminel, il doit être condamné ! ". La loi de Dieu, si Dieu veut être conséquent, en accord avec sa propre justice et sa sainteté, doit condamner. Et la puissance du péché, ce par quoi il exerce sa tyrannie sur nous, c'est la loi.
Dans l'intention divine - et c'est le cas dans ce qu'il a établi par Moïse - Dieu veut que l'homme soit conduit à désespérer de lui-même, à ne pas s'imaginer que le légalisme va réussir malgré tout, afin qu'il se tourne vers la pure grâce de Dieu, qui est en Jésus-Christ. La loi de Moïse ne se réduit pas à la reprise du régime de la loi qui finalement n'aboutit qu'à la condamnation : elle contient aussi l'annonce de ce que Dieu va faire par Jésus-Christ, ainsi que l'offre, déjà, à ceux qui croient d'avance, du pardon des péchés au nom de Jésus.
Ces deux éléments sont présents dans la loi. D'une part, elle rappelle que, sous son régime, c'est la condamnation pour celui qui a désobéi. D'autre part, elle annonce que Dieu a autre chose dans sa bonté si l'on se tourne vers lui. Les sacrifices animaux, en particulier, incapables d'enlever les péchés, étaient donnés pour annoncer l'oeuvre que Dieu allait accomplir en Jésus-Christ, afin que, déjà, les Israélites mettent leur foi en Celui qui devait venir, et qu'ils reçoivent par avance le pardon pour leur péché, la vie nouvelle à partir de son oeuvre.
C'est pourquoi le Psaume 32 peut célébrer la libération du péché. David connaît la justification par la foi. Il affirme le bonheur de l'homme dont le péché est effacé, dont l'iniquité est expiée, simplement parce qu'il a confessé sa faute. C'est ainsi qu'il a reçu le don de Dieu : " Tu as pardonné la faute de mon péché ".
Nous ne sommes plus sous la loi comme ce régime qui est la logique de la responsabilité, car Dieu est intervenu, il a réglé lui-même, par Jésus-Christ, toutes les exigences de la loi, qui sont celles de sa propre justice. Du coup, nous ne sommes plus sous la loi, mais dans un régime nouveau où la loi garde son rôle de poteau indicateur. C'est la voie de la vie ou, autrement dit, l'ordonnance du souverain médecin qui nous montre comment être en bonne santé spirituellement.
III - LA VOLONTE DE DIEU EST A LA FOIS UNE ET DIVERSIFIEE
" Tu aimeras " : l'amour est le contenu central de la loi. Saint Augustin est très réputé pour avoir dit : " Aime et fais ce que tu veux ! " Si quelqu'un aime authentiquement, il est sûr d'être dans la volonté de Dieu car Dieu est amour.
Jésus cependant a résumé la loi de manière un peu plus détaillée (et nous en avons grand besoin !), avec une dualité : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout coeur, de toute ton âme, de toute ta pensée, de toute ta force ET ton prochain comme toi-même. " Une grande dualité : l'amour de Dieu - l'amour du prochain. Il est classique de considérer que les deux tables de la loi, dans le résumé plus détaillé qu'est le Décalogue (Ex 20 : Dt 5) correspondent aux deux grands commandements.
Le rapport entre amour et commandement
Comme le rapport avec la liberté, le rapport de la loi avec l'amour est souvent mal compris aujourd'hui ! Beaucoup disent : " Si c'est commandé, cela ne peut pas être de l'amour ! L'amour ne se commande pas ! "
L'opposition entre amour et commandement ne se trouve nulle part dans toute la Bible. Au contraire, aimer Dieu, c'est garder ses commandements ; le contenu du commandement, c'est aimer. L'amour et les commandements sont constamment unis.
Pourquoi cette méprise ? D'abord à cause d'une idée trop romantique de l'amour. L'amour est interprété comme l'effervescence des sentiments, alors que dans la Bible, c'est bien plus un comportement concret : les choix que l'on fait. D'autre part, nous opposons l'obligation et la loi à l'amour parce qu'au fond subsiste en nous cette vieille révolte du premier péché : " Je ne veux pas que l'on me dise ce que j'ai à faire. " Aimer peut me plaire, alors j'ai envie d'être aimé ; mais lorsqu'il y a commandement, je regimbe ! Mais si c'est le bien même, et si c'est Dieu, qui a tout droit sur nous, qui nous dit de faire quelque chose, pourquoi cela serait-il un frein à l'amour ?
La loi et ses extensions
Il y a deux extensions ou déploiements du champ de la loi divine, qui sont d'un point de vue pratique, très importantes.
Une autre institution est la famille : elle est bien sûr liée à la précédente, mais elle est un autre ordre de la création. Il est important de respecter cette dualité de la disposition de Dieu en ce qui concerne l'homme et la femme, et en ce qui concerne parents et enfants.
Il y a aussi la cité, comme structure de la vie en commun des humains, avec l'exercice de la justice au nom de Dieu.
Il y a enfin le travail comme ordre de création : la Genèse affirme ce rôle de serviteur du sol, car l'homme est appelé à servir le sol. Il est en même temps le vice-roi que Dieu institue intendant de ses oeuvres. Mais selon cet ordre de création, c'est pour mettre en valeur le sol, comme un berger s'occupe de ses brebis. Ce modèle du travail est donc aussi un modèle important dans les perspectives bibliques.