L'Hindouisme
Ecclésiaste 4 :17 à 5 :1
Dans la série des grandes religions, nous nous éloignons progressivement des positions bibliques. Aujourd'hui, c'est la religion dite " hindoue ", de l'Inde, qui va nous retenir. C'est une religion semi-universelle. Le rapport à l'Inde, qui est exprimé dans son nom même, la particularise. Il n'y a pas la même ouverture à tous les peuples et à toutes les nations qui caractérise d'abord le christianisme, puis à un moindre degré sans doute l'Islam. Cependant c'est une grande religion qui aujourd'hui se rencontre sur la terre entière, comptant entre 500 et 900 millions d'adeptes. On trouve maintenant des temples hindous pratiquement dans tous les pays du monde.
La plupart des spécialistes avertissent de la difficulté de traiter de la religion de l'Inde : c'est un ensemble sans forme, complexe, riche en contradictions, où même les croyances considérées comme fondamentales pour les hindous ont chacune été rejetées par un groupe ou par un autre dans la diversité hindouiste. C'est une religion sans institution (rien qui ressemble à une Eglise centralisée, pas de pape), sans corps de dogme bien défini. C'est un ensemble caractérisé par le syncrétisme, c'est à dire la fusion d'éléments extrêmement divers, une tolérance élastique, une évolution dans le temps. L'hindouisme associe des philosophies hautement spéculatives sur l'être et le non-être, extrêmement abstraites, et une ritualité mêlée de superstition, de magie, ainsi que des formes d'ascétisme extrême, avec des mortifications qui vont bien au-delà des mortifications que les mystiques catholiques se sont infligés. Dans le même temps, le culte comprend des éléments de débauche : certains groupes au moins usent de différentes formes d'accouplements comme élément de leur culte et de leur piété (le kama sutra fait ainsi partie, à titre religieux, de l'hindouisme).
L'hindouisme semble un exemple extrême particulièrement riche de la religiosité naturelle de l'humanité pécheresse. L'humanité a été faite pour Dieu, elle est religieuse au fond, mais cette religion s'exprime de manières diverses : si toutes les religions humaines expriment quelque chose de cette religiosité, l'hindouisme le fait avec particulièrement de luxuriance.
I - Raccourci historique sur la genèse de l'hindouisme
1. La religion védique
On distingue aujourd'hui, en général, l'hindouisme et la religion des Veda, dont il est une phase ultérieure. Les Veda sont des textes sacrés très anciens, mais elles demeurent le soubassement et la référence de l'hindouisme. Les premiers textes des Veda ont été mis par écrit à l'époque de Moïse. Ils datent du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, sont liés aux invasions aryennes dans le sous-continent indien. La première collection appelée " Rig-Veda " (le mot Veda signifie " savoir, science ") est un recueil de poèmes liturgiques et religieux. D'autres collections font partie de ces Veda (certains sont par exemple des recueils de textes magiques) et l'ensemble religieux de ces textes est appelé le védisme.
Comment se présente la religion de ces Veda ? C'est une religion qui compte un bon nombre de dieux : au moins 33 au départ, qui se sont multipliés par la suite. Ces dieux semblent très proches des forces de la nature mais il est très difficile de les distinguer strictement entre eux : ils échangent facilement leurs attributs et avec eux se trouve toute une cohue d'esprits et de démons, des êtres spirituels plus ou moins divins se comptant par centaines et milliers.
Nous ne mentionnerons que deux dieux : Indra, le taureau ruisselant qui représente toute l'énergie du cosmos, et Agni, le feu sacrificiel qui pénètre tout. Ce dernier semble faire la paire avec le " Soma " qui est une boisson fermentée aux effets d'ivresse, accompagnant les sacrifices, et censée être la boisson des dieux.
Il y aurait alors une sorte de transsubstantiation : le Soma que boivent les dieux et celui que boivent les prêtres n'est pas le même, et en même temps est le même. Ces ambiguïtés sont assez typiques de l'hindouisme : tout s'échange en tout. Le Soma est en lui-même traité comme un dieu. Le fait qu'il ait avec le feu sacrificiel Agni un rang si élevé parmi les divinités ou les expressions de la divinité, traduit le trait le plus caractéristique de cette religion des Veda comparée à d'autres religions : le pouvoir des prêtres.
Les prêtres commandent aux dieux par le moyen du sacrifice et de cette boisson, car les dieux ont besoin du sacrifice et du Soma. C'est très profondément un trait de la religiosité naturelle de l'homme pécheur : il a le sens de Dieu, mais il cherche à le manipuler.
Une troisième expression de ce pouvoir sacerdotal est l'usage des formules rituelles : la parole sacerdotale répétée a une force suprême qui agit sur le dieu même et ce sont les mantras répétés inlassablement par les prêtres qui influent sur ce domaine du divin.
Ce danger n'est pas absent totalement de notre piété d'aujourd'hui. Par la répétition, on réussit à se mettre dans une espèce de condition psychologique particulière. Cela a un effet hypnotique, une expérience de dissolution des frontières et des repères de la vie ordinaire, emportés, entraînés, engloutis par un ensemble plus vaste.
Une syllabe dans l'hindouisme est en particulier considérée comme résumant le monde et ayant un pouvoir sur lui : " Om" (qui se prononce " Aom ").
Liée à ce pouvoir des prêtres, se découvre dès la religion védique la division des castes. Il y a quatre castes principales qui sont censées correspondre aux quatre parties du corps humain : la caste supérieure des prêtres, les " brahmanes " ; les guerriers : les " kshatriyas" ; puis les artisans et finalement le plus bas peuple, les esclaves. D'autre part, il y a les " hors-castes " qui n'ont même pas droit au statut ou à la dignité de la caste la plus basse : ce sont les parias, les intouchables. Ce système des castes est donc très étroitement associé à la religion de l'Inde.
2. L'ère des réformes et les Upanishad
On note au 6e siècle avant Jésus-Christ un vaste mouvement de révolte et de réforme contre le pouvoir clérical, qui se retrouve dans plusieurs parties du monde. Le philosophe existentialiste Karl Jaspers parle de l'axe médian de l'histoire de l'humanité à propos de ce 6ème siècle avant Jésus-Christ. En Chine, les réformateurs seront Confucius et Lao-Tseu. En Perse, c'est Zoroastre. En Inde, le Bouddha fonde le bouddhisme, et Mahavir fonde le jaïnisme, considéré comme une part de l'hindouisme (c'est un mouvement de protestation par rapport à la religion des prêtres et au pouvoir des brahmanes qui met l'accent sur la morale). On ne sait pas très bien quelle est la cause de ce grand mouvement, mais Robert Brown, dans son livre sur les religions, pense qu'il y a peut-être eu une influence des prophètes d'Israël, suite au brassage des populations et des échanges cultuels. En effet, les messages d'Esaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel ou, plus tard, de Daniel, n'ont pas pu ne pas avoir quelque écho dans d'autres populations.
Par rapport à la genèse de l'hindouisme, le mouvement du jaïnisme est plutôt considéré comme un mouvement intérieur, mais le plus important à relever pour nous est la manière dont les brahmanes ont réagi. Leur réaction ouvre une deuxième phase qui correspond au siècle qui précède l'ère chrétienne, celle des Upanishad (des enseignements). Ils diffèrent des Veda, avec des écoles philosophiques assez raffinées et diverses. L'accent sur le rituel continue d'être très fort dans la pratique populaire de la religion, mais cède la place à des accents plus mystiques, plus liés à l'intériorité dans la forme des Upanishad.
3. La dévotion
Une troisième phase d'évolution, à partir des Upanishad, est l'introduction du thème de la dévotion ou bhakti. Alors que les tendances plus anciennes privilégiaient plutôt la répression et l'extinction des désirs, la religion hindouiste fait au contraire place à la dévotion, à une dimension très affective où les émotions sont cultivées et où il est question de grâce et d'amour. Il est possible qu'il y ait là une certaine influence chrétienne. Ce thème est important dans un écrit (Baghavad-Gita) daté aux alentours de l'ère chrétienne et considéré comme le plus populaire : il compte 700 strophes que des millions d'hindous connaissent par coeur. Ce texte se traduit par " Chant du bienheureux " ou du " Seigneur ", ou du " Dispensateur ". Ce poème est surtout en l'honneur du dieu Krishna extrêmement populaire, et avatar de Vishnou.
Il faut surtout nommer trois grands dieux et une déesse dans ce foisonnement de 330 millions de dieux : Brahmâ (dieu créateur), Vishnou (dieu protecteur) et ses avatars comme Krishna (les avatars sont des incarnations-manifestations où le dieu devient réellement un autre que lui-même), Shiva (dieu destructeur et vivificateur), ce dernier étant très important pour les hindouistes. On trouve d'ailleurs une grande polarité entre les vishnaïtes et les shivaïtes avec parfois des affrontements, mais le plus souvent accomodement entre eux. La femme de Shiva, Kâli, la déesse noire souvent associée à toute l'énergie cosmique et considérée à ce moment-là comme féminine, est aussi une figure double de cruauté et de désir, de tendresse à la fois.
4. La maturation
L'hindouisme mûrit avec de grands penseurs comme Shankara (à l'époque de Charlemagne), Ramananda et finalement les penseurs du XIXème et du XXème siècle. Ce sont des penseurs souvent très distingués qui offrent une réadaptation philosophique dans la ligne d'un hindouisme quelque peu purifié, souvent en proposant une version qui puisse être respectée et admirée par les occidentaux. Un peu à part, on peut signaler Gandhi, qui avait forgé sa propre synthèse avec certaines influences chrétiennes dans l'axe d'une action politique déterminée : il ne peut donc pas être considéré comme un représentant de la religion hindouiste.
II - Les notions clés
Trois mots clés permettent de donner une physionomie de l'hindouisme : Advaita, Samsara, Moksha.
1. Advaita
Advaita signifie la " non-dualité " Ce mot indique la préférence moniste, c'est à dire unitaire, qui caractérise l'hindouisme. Ce trait, qui est le plus caractéristique, a provoqué des réactions : le jaïnisme défend la pluralité et le multiple a donc sa réalité. Mais ce qui domine, c'est une ivresse de l'unité : tout ce qui paraît faire différence et permettre de distinguer les êtres entre eux, doit être dissout au profit de l'Unité pure. Il y a des centaines de millions de dieux, mais il y a un divin unique, appelé le plus souvent Brahman, ou Atman, le souffle, l'esprit.
Dans cette optique unitaire, si une pluralisation s'opère, il s'agit d'expressions, de manifestations d'un principe qui demeure Un. La réalité que nous expérimentons dans la vie quotidienne nous donne l'impression qu'il existe des choses diverses les unes des autres (l'eau n'est pas le feu, le cocotier n'est pas le chou-fleur) : mais, pour l'hindouisme, tout cela n'est finalement qu'un effet de surface, un jeu d'apparences. La réalité, au fond, n'est qu'une, purement une. Le mot utilisé pour parler de ce jeu d'apparences est le mot " maya ", qui a la même racine que le mot magie. C'est l'artifice, donc l'illusion, qui a une réalité relative qu'il faut réussir à dépasser. La formule que doivent réussir à saisir le sage et l'homme religieux est : " Tu es cela " . Tu t'imagines être particulier, distinct de l'autre et distinct de la divinité, mais non : " Tu es cela ! "
2. Samsara
Le terme samsara signifie " circulation ". Il désigne la transmigration des âmes, ou la réincarnation (selon les différentes tentatives de traduction). Le samsara est caractéristique de toute la pensée indienne : c'est l'idée que les âmes continuent d'exister, que la mort physique n'est que le passage à une autre forme d'existence. Il y a ainsi toute une circulation d'âmes qui sont toutes part de l'âme universelle. Le Samsara est réglé par le " karma " (action, causalité) : toute action a sa conséquence, et celle-ci fait bagage provoquant les réincarnations successives. Si quelqu'un agit bien dans la vie où il se trouve, il va se réincarner dans une forme supérieure ; s'il agit mal, il se réincarnera dans une forme inférieure.
Ceci ne fait que justifier le système des castes : les hommes naissent dans la caste qu'ils ont méritée. Il n'y a donc pas à plaindre ceux qui sont dans les castes les plus basses, puisque c'est leur karma.
Deux points sont à préciser :
3. Moksha
Le terme Moksha désigne la libération. Il s'agit d'échapper aux cycles des naissances et d'accéder au " Nirvana " (plus de souffle). C'est la fin de ce mouvement infini et insupportable, c'est un état d'immobilité, mais pas de non-existence, considéré comme bienheureux, comme dissolution dans l'identité du Soi cosmique. C'est ce que l'homme religieux cherche, en anticipation, dans l'extase.
Trois voies sont proposées pour l'atteindre :
La voie rituelle : c'est celle d'une grande masse de la population. On espère pouvoir se libérer au moyen de toutes les cérémonies et formes de culte parfois très compliquées, avec obsession de la pureté. Il faut être purifié de toutes les attaches terrestres et de toutes les fautes. Cette pureté est souvent associée à des fleuves sacrés, comme le Gange.
III - Evaluation
1. Les attraits
Il faut d'abord reconnaître les attraits de l'hindouisme : le voeu d'unité est puissant chez l'être humain. La raison humaine cherche à unifier, c'est un besoin rationnel. Mais plus profond encore, le sens de Dieu est un sens qui cherche l'unité. Cet accent moniste est donc un atout. Comme la réalité du multiple est difficile à nier complètement, on peut considérer que l'hindouisme réussit un compromis assez commode entre l'Unité pure et le multiple, qui est quand même reconnu pour la vie quotidienne même s'il n'est qu'un artifice.
Quant aux voies pour atteindre cette unité, l'hindouisme sait aussi faire jouer les différents ressorts de la nature humaine : de la philosophie abstraite à l'énergie sexuelle qui est mise au service de cette expérience d'union, c'est un jeu habile.
Le karma, avec la réincarnation, d'une part a l'air de triompher de la mort et, d'autre part a l'air d'expliquer tous les malheurs du monde, toutes les conséquences des actes que l'on a commis : il n'y a plus à se scandaliser de ce qu'un enfant naisse avec un handicap, puisque c'est mérité, c'est le karma !
2. Les différences
Il faut maintenant relever les différences radicales avec le christianisme et éviter toute confusion. Ce que veut supprimer l'hindouisme, c'est l'ego, alors que ce qu'enseigne l'Evangile, c'est supprimer et vaincre l'égoïsme. L'ego est créé par Dieu, il est fait pour la communion de Dieu qui est une communion différenciée, une alliance et non une grande fusion. C'est l'égoïsme qui est mal, étant l'absolutisation de cet ego que nous sommes par la création de Dieu. Certaines formes de mystiques dans le champ du christianisme se sont également méprises à ce propos.
Chez Denis de Rougemont, on trouve une formule admirable pour contraster la vision de Dieu. Dans l'hindouisme, c'est : " le Soi, seul, en tout " (réduction à une unité indifférenciée). Alors que la vision biblique c'est : " Dieu, tout en tous " (1 Corinth. 15) : une réelle pluralité, mais une communion en Dieu. Si l'on examine la doctrine de la trinité, en particulier en relation avec celle de la création, on voit qu'au lieu du foisonnement hindouiste, à la fois moniste et reconnaissant une certaine pluralité relative, la Bible nous propose un monothéisme strict et net, en un seul principe, et une pluralité qui ne se confond pas, qui est clairement définie par des personnes au sein de la trinité ; il en découle un rapport distinct entre la créature et le créateur dans le schéma original de la création. Quant à l'incarnation, elle n'est pas du tout un avatar, elle n'arrive qu'une fois, les deux natures demeurant distinctes : la divinité et l'humanité de Jésus ne se confondent pas.
D'autre part il n'y a dans l'hindouisme rien du salut par grâce, comme expiation historique du péché, seulement ces purifications par le Gange, fleuve plus ou moins magique.
A cette lumière, les faiblesses de l'hindouisme se révèlent. Finalement, mélanger l'unité et la pluralité dans ce foisonnement est assez irresponsable. La théorie de la transmigration échoue avec le karma : s'il n'y a pas d'identité individuelle qui subsiste, pourquoi parler de transmigration ? comment le karma peut-il correspondre à une responsabilité ? Si ce n'est plus moi, si c'est la flamme du feu cosmique qui s'allume de flambeau en flambeau, en quoi est-il juste que je naisse avec tel ou tel handicap ? La solution hindouiste joue d'ambiguïté, elle affirme qu'il y a une identité et qu'il n'y a pas d'identité. C'est une solution qui masque le problème de la vraie culpabilité qui s'attache à la personne, à l'ego, qui porte sa faute devant ce Dieu distinct. Seul le message de la Bible peut résoudre le problème de la culpabilité.