Le Bouddhisme

Orientations principales

    Contrairement à l'hindouisme, le bouddhisme a pris sa place en Occident, dans le contexte de l'ouverture aux diverses " spiritualités ". Il y a vingt-cinq ans, on n'en parlait pratiquement pas. Depuis ces dernières années, nombreux sont les ouvrages, les films, les dossiers qui lui sont consacrés. Il jouit d'une grande faveur dans les médias, qui célèbrent son esprit de tolérance. La figure du Dalaï-Lama, sur le fond du drame de l'invasion du Tibet, conforte cette faveur.

    Il y aurait environ 500 000 bouddhistes en France : 300 000 d'origine asiatique, 150 à 200 000 de souche française.1 Ces chiffrent augmentent si l'on intègre les activités qui drainent et concrétisent la pensée bouddhique : les arts martiaux, le yoga, certains cours de relaxation. On arriverait à 2 millions de personnes dont le mode de vie est très influencé par le bouddhisme et sa vision du monde.

I - Le bouddhisme et son terroir

    Le bouddhisme ne peut se comprendre qu'à l'intérieur de la vision orientale du monde2. Les notions-clé en sont : l'aspiration à l'Unité (la diversité ressemble aux étincelles qui jaillissent d'un feu, mais la vraie identité de chaque être est le brasier originel et un qu'il faut retrouver) ; le cycle des naissances et des morts (Samsara) ; le karma (chaque action porte sa conséquence qui rejaillit en positif ou négatif sur les existences à venir). La délivrance est de sortir du malheur du cycle des réincarnations.

    A l'époque de l'émergence du bouddhisme (VIè S av J.C), plusieurs approches sont proposées pour favoriser cette délivrance :

II - Le Bouddha

    Le Bouddha baignera dans ce système de pensée. Mais il proposera une voie radicalement nouvelle en vue de la délivrance3. Il refusera la nécessité des sacrifices, tout comme le gaspillage spirituel de l'ascèse ; il niera avec force toute idée qu'il existe un " soi ", une " âme humaine " (atman) qui doive découvrir son identité avec la réalité ultime. La voie que proposera le Bouddha, après l'avoir découverte lui-même, consiste à faire comprendre le mécanisme qui gouverne le cycle des renaissances, et à agir sur le moteur de ce mécanisme : le désir.

1. Le mot " Bouddha "

    Le sens du mot de Bouddha est " l'Éveillé ". L'Éveil, ou l'Illumination est l'aboutissement du sentier spirituel. Il peut nécessiter une ou des vies entières de recherche. Il est au-delà des expériences spirituelles les plus intenses (et le bouddhisme en propose !). L'Éveil consiste à atteindre une " vérité si profonde et si fondamentale qu'elle ne change pas ". Celui qui y parvient a touché " la nature de la réalité elle-même ". C'est pour lui désormais, une " prise de conscience incontestable et immuable".4

2. La vie du Bouddha

    Contrairement à Jésus, dont la vie réalise le salut, la vie du Bouddha n'est pas essentielle5. C'est l'enseignement qu'elle véhicule qui a du sens.

    Il naît en 563 av J.C en la personne d'un prince du nom de Siddhartha6. Ses premières années se passent dans un palais où tout n'est que beauté, dans lequel son père espère le garder. A l'âge de 29 ans, il entreprend de visiter son royaume. Son père avait ordonné que soient éliminés du parcours tous les sites déplaisants. Mais le prince fait quatre rencontres, qui s'avèreront fondamentales, lui faisant découvrir la réalité de la souffrance. Sa première rencontre est un malade : il réalise que tôt ou tard, pour chacun, la santé peut être détruite par la maladie. Lors d'une autre sortie, il découvrira un vieillard : la jeunesse et la force détruites par la vieillesse. Puis un cortège funèbre : la vie elle-même détruite par la mort. Il est effondré, saisi par le poids de la souffrance et par la non-permanence de toute chose. Une dernière rencontre, décisive, lui ouvrira la voie : un mendiant menant une vie errante, mais serein, qui a tout laissé pour rechercher la libération de la souffrance universelle. C'est le signal décisif : Siddhartha décide d'opérer son grand renoncement. Il quitte ses privilèges princiers et se lance dans une intense quête spirituelle : celle de la vérité qui libérera l'homme de la roue du samsara et de la souffrance.

    Il devient mendiant, échange ses vêtements de soie contre un habit grossier, coupe ses longs cheveux flottants, signe de noblesse. Il fréquente les maîtres brahmanes : ils ne lui apportent pas de solution. Il s'initie aux techniques de méditation et de yoga : il les trouve utiles, mais insuffisantes pour parvenir à la délivrance. Il rencontre cinq ascètes renommés, entreprend une terrible ascèse de six ans, qui le conduira aux limites de la mort. Il comprend l'inutilité de tels extrêmes : il lui faudra trouver une voie intermédiaire, entre le confort personnel et les austérités extrêmes.

    Il sent qu'il s'approche du but. Il s'assied sous un grand figuier (on l'appellera ensuite l'arbre-Bodhi, " l' arbre de l'Éveil "). Il est décidé à persévérer dans sa méditation jusqu'au point où il parviendra à la connaissance ultime. Les textes bouddhiques disent que le monde entier retient son souffle, alors que s'approche le moment qui va transformer toute l'histoire. Mais Mara, le Tentateur, se déchaîne pour empêcher cet aboutissement : il veut empêcher la concentration de Siddharta. Des tempêtes de haine se déchaînent, des visions de plaisirs, des images de son épouse, de son fils, des suggestions de doute. Siddharta ne se détourne pas. " C'était la nuit de la pleine lune, au cours du quatrième mois indien (en mai-juin de notre calendrier). Alors que la lune se levait dans le ciel, la méditation de Siddharta devint plus profonde. Le feu de sa sagesse grandissante détruisit tout ce qu'il restait de couches d'ignorance obscurcissant encore son esprit. Il perçut directement et sans le moindre doute le flux de ses vies antérieures et comprit exactement comment les actions du passé avaient mené aux résultats présents. Il vit comment l'attachement, qui est la source de toute souffrance, prend sa racine dans l'ignorance. Alors que sa sagesse se débarrassait de couches d'ignorance de plus en plus subtiles, son esprit devint de plus en plus lumineux. Finalement, alors que la lune se couchait et que le soleil du jour suivant se levait, Siddharta atteignit le but, l'Éveil total et complet. Dès lors, il ne fut plus un simple prince, mais un être éveillé, un bouddha. "7

    Après un temps d'hésitation, il décide de former une communauté autour de lui, et de dispenser son enseignement (" faire tourner la roue du Dharma "), pour permettre à d'autres d'avancer sur le chemin de la libération de la souffrance. Il le fera pendant 45 ans. C'est un ministère de compassion, mais qui se limite à révéler à chacun le sentier qu'il doit parcourir lui-même en vue de sa délivrance, selon le stade où il en est. L'enseignement du Bouddha s'adapte à chacun : on parle des 84 000 enseignements du Bouddha pour exprimer cette souplesse infinie dans l'approche.

    A l'âge de 80 ans, il sent que sa mort approche. Il meurt dans une grande sérénité, en sachant qu'il ne se réincarnerait plus, mais entrerait dans le nirvâna parfait.8 D'après certaines traditions, il aurait annoncé la venue d'autres Bouddhas après lui, pour d'autres ères à venir.

III - Le noyau de l'enseignement bouddhiste

    Peu après son expérience de l'Éveil, le Bouddha a formulé son enseignement dans le Sermon de Bénarès. Il synthétise son enseignement en " quatre nobles vérités ".9

1. La souffrance

    Tout le discours s'organise autour du thème de la souffrance : son universalité, ses causes, sa cessation. "Si vous demandez à un bouddhiste, de quelque pays qu'il soit, de quelque courant que ce soit, ce qu'est le bouddhisme, vous aurez toujours la même réponse : Le bouddhisme, c'est la diminution de la souffrance"10

    Le Bouddha souligne l'universalité de la souffrance. " La naissance est souffrance, la vieillesse est souffrance, la maladie est souffrance, la mort est souffrance, être uni à ce que l'on n'aime pas est souffrance, être séparé de ce que l'on aime est souffrance, ne pas avoir ce que l'on désire est souffrance ; en résumé, les cinq agrégats d'attachement sont souffrance. "

    Qu'entend-on par "souffrance" ? La notion signifie la douleur, la misère, mais plus profondément, la non-permanence. Une chose, même agréable, n'est jamais sans amertume, car on risque toujours de la perdre.11

2. La cause de la souffrance et le moyen de sa diminution

    La deuxième vérité désigne clairement la cause de la souffrance : "Le désir est cause de la souffrance". Il ne s'agit pas simplement du désir non comblé. Le désir est souffrance parce qu'il engendre l'attachement à ce qui est désiré, et le "vouloir être". Tout cela conduit à des actions qui ont des conséquences karmiques et réactivent la roue des renaissances.

    D'où la troisième noble vérité : le moyen de la cessation de la souffrance, " c'est la cessation complète de cette soif, la délaisser, y renoncer, s'en libérer, s'en détacher. " Il faut trouver une manière d'être et de vivre qui n'active pas le " vouloir être ".

    Comment faire ? Le Bouddha a rejeté l'ascèse. Il trace, à la place, une voie médiane : " le chemin du Milieu ". L'action est possible, mais en cultivant la distance intérieure, le détachement. Ce trait du bouddhisme, illustré par la figure paisible du moine oriental, attire certains occidentaux sous pression. Mais le détachement est une discipline mentale exigeante. Il s'agit de trouver, en tout, la capacité de vivre ce qui se présente, mais sans y accrocher de désir : ne pas s'attacher à ce qui plaît, ni vouloir que cela dure ou se répète ; ne pas vouloir, par tous les moyens, que quelque chose de difficile ne cesse. Du point de vue éthique, " l'action juste " sera celle qui ne crée ni mal ni remous, car cela engendrerait du mauvais karma ; mais c'est aussi l'action qui ne s'accroche pas à ce qui est fait, qui n'y joue pas sa personne, son avenir ou son identité. Il faut garder mesure et distance. Même en faisant le bien. La réalisation de certaines oeuvres éphémères (jardins zen, oeuvres d'art en sable qui sont ensuite détruites12) sont des moyens d'apprentissage du détachement.

    Le Bouddha prescrit huit disciplines pour avancer sur le chemin de la cessation de la souffrance. C'est le " Noble chemin octuple " (quatrième noble vérité) : " la compréhension juste, la pensée juste, la parole juste, l'action juste, le moyen d'existence juste, l'effort juste, l'attention juste et la concentration juste ". S'il fallait le résumer, on pourrait le décomposer en " trois doses d'éthique ", " trois doses de discipline mentale et de méditation ", pour parvenir aux deux formes de la véritable " sagesse ".13

3. L'éthique bouddhiste

    Le Bouddha prône donc une éthique en remède à la souffrance. Elle est d'abord personnelle, dans le sens où chacun doit travailler sur sa propre attitude. Mais elle rejaillit aussi largement sur les autres, dans la mesure où l'un de ses buts est d'éviter tout ce qui peut avoir de mauvaises conséquences karmiques. On veille à éviter tout ce qui peut provoquer de la haine, de l'inimitié, de la violence, du désaccord, des blessures.

    Les mots-clé de l'éthique bouddhiste sont la bienveillance, la non-violence, la compassion. Se détacher du vouloir-être centré sur notre personne crée l'espace d'une ouverture à l'autre. L'éthique bouddhiste est volontariste et s'attache aux motivations profondes. Le Dalaï-Lama le dit très clairement : "Toute action conséquente et délibérée procède d'une motivation. En ce qui me concerne, ma foi est simple : ma motivation clef est l'amour. La philosophie en est la bonté".14 Certains textes éthiques bouddhistes ont une saveur proche du Sermon sur la Montagne. Cette éthique est souvent belle et rayonnante.

    Un de ses attraits, pour l'Occident, est qu'il n'y a pas de Juge, pas de Dieu auquel rendre compte. Chacun avance à son rythme. Pourtant, si l'on considère l'ensemble du chemin à parcourir, il est immensément exigeant : il ne s'agit pas moins que de supprimer, dans tous les domaines de la vie, et en toute situation, toute manifestation du vouloir-être et de l'affirmation de soi ! Pour les moines, plus avancés sur ce chemin, les huit orientations fondamentales se traduisent en 227 règles...

4 . La méditation

    Le travail sur soi demandé par le Bouddha comporte un autre volet, qui touche à la vision de soi. L'un des moteurs du désir et du vouloir-être est l'attachement à notre " moi ". Or, dit le Bouddha, ce " moi " n'existe pas. La dimension personnelle de l'existence est une illusion, qu'il faut impérativement dissiper.

    Pour le bouddhisme, il n'y a que des " flux ", impersonnels et transpersonnels, en perpétuel mouvement, qui nous traversent, se mélangent, se font et se défont sans cesse. Nous appelons " moi " la résultante de ces combinaisons, à chaque instant. Le Bouddha appelle ces flux les " cinq agrégats ". Ce sont : la matière, des sensations, des perceptions, de la volition, de la connaissance. Là où nous disons, instinctivement : " Je suis, et j'ai un corps, des sensations, des perceptions, de la volonté, de la connaissance ", le Bouddha nous invite à penser dans l'autre sens : " il y a de la matière, des sensations, des perceptions, de la volition, de la connaissance qui se mêlent, et je crois, à cause de leur rencontre, qu'il y a un moi ; mais c'est une illusion, néfaste.

    Cette nouvelle manière de voir, il s'agira de l'intégrer et de l'expérimenter, profondément, pour avancer vers la délivrance. Il faudra développer une discipline mentale (" l'attention juste ") pour ne plus penser en " Je "15. La pratique de la méditation, par la " concentration juste ", avec tous les états de conscience altérés qu'elle permet, vient conforter l'analyse et lui donner sa lumière. Ce qui est vécu dans les états de conscience altérés est considéré comme la perception de la profondeur des choses, et la confirmation par l'expérience de la véracité de la vision bouddhique de la réalité16.

5. La délivrance

    Quel est le but vers lequel tend tout l'effort ? Le Sermon de Bénarès parle du " Nirvâna ". Le bouddhisme retrouve ici l'hindouisme. A la différence près que, pour le bouddhisme, rien n'a de permanence. Il n'y a pas non plus de " soi " : c'est à partir du " creux " de l'illusion de soi qu'il faut penser le nirvâna. Beaucoup se demandent si le Nirvâna bouddhiste peut être autre chose que le pur néant.

    Le Bouddha n'en a jamais donné de définition précise. Mais il a dit : " Il y a un domaine qui n'est ni terre, ni eau, ni feu, ni éther, qui n'est pas le domaine de l'infinité de l'espace, de l'infinité de la connaissance. Lieu du néant, de la non-conscience - non-inconscience, qui n'est ni ce monde, ni l'autre monde, ni soleil, ni lune. Je nie qu'il soit arrivée ou départ, durée, mort ou naissance. Il est seulement fin de la douleur."17

    Le langage est uniquement négatif. Le mot " néant " est employé. Mais ce n'est pas le " néant pur ". En fait, le bouddhisme postule une réalité au-delà des distinctions du langage. L'expression paradoxale " lieu de la non-conscience non-inconscience " l'exprime : au-delà de l'opposition entre conscience et inconscience, on postule " autre chose ". Les uns font du nirvâna le passage sur l'autre rive, celle de la "Réalité absolue"18. D'autres le voient comme un état de "libération absolue de tous les facteurs contraignants qui peuvent peser sur l'homme dans le monde que nous connaissons."19

    La difficulté du bouddhisme est de fonder un langage positif, alors qu'il a déclaré que le soi est " illusion ", et que rien n'est permanent. Certains bouddhistes englobent toute la réalité dans les catégories de l'illusion et de la non-permanence, allant jusqu'à affirmer qu'il n'y a pas de différence fondamentale entre l'illusion et la réalité.20 L'espérance bouddhiste n'a aucun support positif, elle doit se postuler, par un sursaut " impensable " de la pensée, pour dépasser la ligne qui conduit au néant.

IV. Les développements du bouddhisme

    Sur la base des " fondamentaux " de l'enseignement du Bouddha, de nombreuses écoles verront le jour, dans une diversité étonnante et déroutante. Tout en développant une incontestable vision du monde, le bouddhisme peut s'accommoder de divers systèmes religieux, comme d'une pensée athée. La notion de " vérité " est très souple, puisqu'elle-même participe à la non-permanence des choses.

    On discerne traditionnellement trois grandes branches du bouddhisme, que l'on appelle trois "véhicules" (yâna) : le terme désigne la méthode, ou le moyen par lequel on peut faire le chemin vers l'illumination.

Le " Petit Véhicule "

vise essentiellement la démarche individuelle, à l'image du Bouddha qui, d'existence en existence, épuise son karma pour parvenir à l'éveil. L'exigence est totale. Le modèle est ici le " Saint " (arhat). On parle de " petit " véhicule comme on parle, dans l'Évangile, du chemin " étroit ".

Le " Grand Véhicule "

se développe à partir du 1e siècle de notre ère, sur la base de nouveaux textes attribués au Bouddha. Son but est de rendre plus réalisable le chemin vers l'Éveil. On affirme que chacun porte en soi une " nature de Bouddha " : l'Éveil réalise donc notre nature profonde, et peut être atteint plus facilement. On comble aussi la solitude du chemin individuel du " Saint ", en développant la figure de véritables " sauveurs " capables d'aider dans la marche. On les appelle bodhisattva. Ce sont des êtres qui, arrivés au seuil du nirvâna, choisissent de rester dans le cycle des renaissances, pour aider ceux qui sont encore en chemin. Ils peuvent transférer leurs mérites à ceux qui s'attachent à eux. Il y a là une détente formidable par rapport à l'exigence du " Petit Véhicule ". Ainsi se développe, autour des boddhisattva, un bouddhisme de la foi, empreint de dévotion personnelle, qui tranche avec les enseignements sur l'illusion du soi.

Le " véhicule du Diamant "21

se rattache au bouddhisme du Grand Véhicule, mais y ajoute de nombreux rites religieux et donne une place importante aux pratiques magiques. Il est incarné principalement par le bouddhisme tibétain. On y pratique les visualisations, les incantations, la magie, les oracles et les transes, les formes tantriques du yoga.

Le bouddhisme zen

donne la primauté à l'acte. On apprend à être pleinement présent dans ses actes, pour se défaire de la pensée qui fait une distinction entre " moi " et le " monde ". On propose aussi des énigmes insolubles (les koâns), pour casser les modes de pensée habituels (cf "Qui étais-tu avant ta naissance ?").

Le " bouddhisme occidental "

est peut-être en train de devenir une nouvelle branche, qui greffe sur une vision chrétienne du monde certains éléments du bouddhisme (détachement, méditation, présence à soi et à ses actes). Les visions du monde sont opposées. Mais, avec une infinie patience, les maîtres bouddhistes prennent les occidentaux au point où ils se trouvent...

V. Repères d'évaluation

    1. Le bouddhisme a un visage ouvert et tolérant. Il n'en véhicule pas moins une réelle vision du monde. Sans la notion de karma, de renaissance, il n'a plus de sens. Plus encore que l'hindouisme, le bouddhisme fait apparaître la distance entre la vision du monde orientale et celle héritée de la foi chrétienne, puisque c'est la notion même de personne qui est niée, radicalement. On est à l'opposé du Dieu personnel, qui nous dit " tu " et nous fait vivre dans cette relation. On ne discerne pas que la personne est une forme sur-éminente de l'être.

    2. Après la distance, il faut souligner les contradictions : ce qui frappe, c'est la somme de ressources éminemment personnelles qu'il faut mettre en oeuvre pour se détacher de la soit-disant " illusion du soi ". L'attention, la concentration, la mobilisation intellectuelle sont immenses dans le bouddhisme : pour se nier comme personne, il faut déployer toutes les ressources de la personne ! Il y a là une contradiction, qui montre que l'on n'échappe pas à la condition de créature que Dieu nous a donnée.

    3. A bien des endroits, le bouddhisme ne peut vivre qu'en faisant " comme si " : la bienveillance, la compassion ne sont possibles qu'en prenant en compte la dimension personnelle de l'autre. Si on réduit le prochain à ce qu'il est censé être, une succession de combinaisons d'agrégats impersonnels, quelle base a-t-on pour développer une bienveillance altruiste ? Le retour en force du " boddhisattva " dans le bouddhisme du Grand Véhicule est une autre manière de faire " comme si " : c'est une manière de consentir au besoin personnel. Cela montre, en tout cas, le besoin profond de relation personnelle, et le dessèchement d'une piété où l'on est seul... et engagé, en plus, dans un travail de démantèlement de " soi ".

    4. Le bouddhisme prône la vérification de sa vision du monde par l'expérience, en particulier par la méditation et ses divers états de conscience. Mais de quoi témoignent ces expériences ? de la vraie Réalité ? ou de ce qu'est capable de produire l'esprit humain dans sa faculté d'abstraction ? Des personnes, sous l'effet de drogues, parviennent à des états de conscience proches de ce l'on réussit à créer par la méditation poussée : en fait-on pour autant une vérification de la Réalité ?

    5. Si on lit le bouddhisme à la lumière des catégories de la Bible, il apparaît comme l'un des exemples les plus aboutis de ce qu'est le " salut par les oeuvres ". Quoi que l'on dise de la tolérance du bouddhisme, son exigence est entière : il faut faire le chemin, et tout le chemin, jusqu'au bout. Même si l'on envisage le soutien d'un boddhisattva, c'est à l'homme de s'élever jusqu'à sa propre délivrance. Et le karma reste une loi intangible, qui ne laisse pas de place pour la grâce. La souffrance, aussi, est massive, omniprésente. Pour l'immense majorité des fidèles, le chemin prendra de nombreuses vies, toutes sous le signe de la souffrance et de l'exigence.22 L'Écriture, quant à elle, dénonce l'échec de toute tentative à se " justifier " par les oeuvres. Mais elle annonce, avec force et beauté, le Dieu " riche en miséricorde " (Ep 2 :4) qui " justifie gratuitement, par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ " (Rm 3 :24).

    6. La vie chrétienne se décrit tout entière comme relation : "marcher avec Dieu." Elle est orientée vers le Dieu qui fonde notre personne, auquel nous pouvons dire " tu ". Ce " tu ", le croyant le prononce avec amour. Il oriente, aimante, éclaire toute l'existence et toute l'éthique. Il y a là une communion. Elle implique des exigences : nous sommes " responsables ", devant Dieu. Mais ce vis-à-vis s'éclaire d'un amour et d'une présence. L'horizon bouddhiste, en comparaison, semble marqué par beaucoup de solitude : si l'on n'a de comptes à rendre à personne quant à ses actions, il n'y a rien non plus à attendre de l'Absolu.

"Si je n'ai pas l'Amour, je ne suis rien" (1 Co 13)
"La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, Toi " (Jn 17:3)
" Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné... " (Jn 3 :16)

   

Thierry Huser

 

1 Bruno Etienne, Etre bouddhiste en France aujourd'hui (Hachette, 1997), p. 60.

2 Voir l'article de H.Blocher sur l'Hindouisme, Bon Combat (janv-février 2006), p.7-9

3 On peut comparer le rapport entre hindouisme et bouddhisme à celui qui existe entre catholicisme et protestantisme.

4 Expressions tirées de Jonathan Landaw & Stephan Bodian, Le Bouddhisme pour les Nuls " (Ed First, 2005), 234.

5 Une première difficulté consiste à la définir : le Bouddha qui a vécu au 6e S av JC est l'aboutissement d'une longue chaine d'existences !

6 Le nom de famille du Bouddha était Gautama, son nom personnel était Siddhartha. Après son Éveil, on l'appelle le Bouddha Shakyamuni, ce qui signifie le " sage " (muni) complètement éveillé (bouddha) du clan des Shakya.

7 Jonathan Landaw & Stephan Bodian, p.66.

8 On voit ici la distance qui sépare le christianisme et le bouddhisme : le but du Bouddha n'était pas de ressusciter, ni de s'assurer une vie future, mais de savoir qu'en mourant, il échapperait au cycle terrible du samsara.

9 Une personne est dite " noble " (arya) lorsqu'elle s'est purifiée de ses fausses conceptions pour voir la vérité ultime. Les " Nobles Vérités " sont celles que les " nobles " discernent comme étant vraies. (Landaw & Bodian, 83).

10 J. Leperne, in Actualité Religieuse, HS n°10, p.9. Tout l'article de présentation du bouddhisme, intitulé "Une thérapie anti-douleur", est remarquable.

11 Cf Dennis Gira, Comprendre le bouddhisme (Bayard, 1989 / Livre de Poche 14366), pp.44-45, pour une discussion détaillée de la notion

12 Exemple in " La Philosophie du Bouddhisme ", Hors Série Nouvel Observateur, avril-mai 2006, 59.

13 Analyse de Dennis Gira, pp.67-81.

14 S.S. le Dalaï-Lama, Samsâra (Ed "Le pré aux clercs", 1996 - Pocket 10200), 51.

15 Confronté à l'expérience "J'ai mal aux dents", l'attention juste apprendra à penser de la manière suivante : (1) Il y a la forme de la dent, comme matière ; (2) Il y a une sensation douloureuse ; (3) Il y a une perception visuelle, tactile et douloureuse de la dent ; (4) Il y a au titre des réactions de la volonté, du ressentiment contre la souffrance, de la crainte des conséquences possibles, de l'aspiration au bien-être physique ; (5) il y a de la conscience de cet ensemble. Le "moi" est évacué de l'analyse. Exemple cité par Dennis Gira, p.75, n.6

16 On relèvera que les perceptions auxquelles conduisent certaines méditations poussées rejoignent des états de conscience lors des prises de drogues dures, avec l'abolition des frontières entre les choses et les êtres.

17 Cité in " La philosophie du Bouddhisme ", Nouvel Observateur Hors Série avril/juin 2003, 55.

18 C'est la formule du lexique donné dans Actualité Religieuse, HS n°10, p.64.

19 Dennis Gira, p.66

20 Courant de pensée cité in Etienne, Être bouddhiste en France aujourd'hui, 129.

21 Le diamant est symbole de la vacuité

22 La notation suivante de Matthieu Ricard donne à réfléchir sur cette exigence : "Au Tibet, vingt pour cent de la population était dans les ordres et parmi tous ces pratiquants, au cours de ce siècle, seuls une trentaine de sages sont dits avoir atteint cette perfection spirituelle." (J.F Revel et M. Ricard, Le moine et le philosophe, Ed Nil, 1997, p.73). NB. Matthieu Ricard affirme cela pour souligner l'éminence des sages tibétains.