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Un usage controversé de la langue : le cas du mensonge Plan 1.2. Présentation des traités 1.3. Présentation de l'approche augustinienne du mensonge 2. Evaluation critique de la position augustinienne 2.2. L'intention de tromper fait partie du mensonge 2.3. La parole de poids s'oppose au mensonge 2.4. Le cœur est le siège du mensonge 2.5. Le diable est le père du mensonge 2.6. Il n'est pas légitime de mentir 2.7. Appelés au discernement 3. Illustrations bibliques 3.2. Qui m'a touché ? (Lc. 8:45 ss) 3.3. Les sages femmes et Rahab (Ex 1, Jos 2) 4. Conclusion Lectures préliminaires : Jn 8.31-51, 2P 1.3-8 Peut-être avez-vous été surprise en lisant le titre du second sujet d'étude. Vous n'êtes pas les seules... Lorsque j'ai fini par choisir ce thème comme sujet de mémoire à la faculté de Théologie, plusieurs ont fait de gros yeux. Une de mes collègues d'étude m'a carrément dit, qu'il n'y avait rien à dire sur ce sujet, le chrétien ne ment pas, point.
1. Augustin et la question du mensonge En fait, l'intitulé de mon travail était : Le mensonge, à partir des œuvres de Saint-Augustin, parce qu'Augustin est le premier théologien chrétien a avoir écrit 2 traités systématiques sur la question du mensonge : De Mendacio (395) et Contra Mendacium (421). 1.1. Présentation d'Augustin Saint-Augustin (354 - 430) fait parti de ceux que l'on appelle les pères de l'Eglise. C'était probablement un berbère, formé à la culture latine de l'empire romain d'alors. Le récit de la conversion de ce maître de rhétorique est devenu célèbre. En pleine tourmente, ayant beaucoup de peines avec les femmes, il suppliait Dieu de le délivrer de cet esclavage. C'est là, fin juillet 386, dans le jardin de la demeure milanaise qu'il occupait alors, qu'il entendit un enfant répéter dans son chant d'enfant Prends et lis, prends et lis. Il est convaincu que c'est Dieu qui lui parle personnellement, et lui demande d'ouvrir au hasard le livre contenant les épîtres de Paul qu'il avait sur sa table. Et là il tombe sur Rom 13.12-14 : Marchons honnêtement, comme en plein jour, loin des excès et de l'ivrognerie, de la luxure et de l'impudicité, des querelles et des jalousies. Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ, et n'ayez pas soin de la chair pour en satisfaire les convoitises. A partir de ce moment là il décide de changer radicalement de vie, et se consacre à Dieu. Il fonde alors à Thagaste, sa ville natale une petite communauté monastique, n'ayant aucune envie de briguer à une charger d'évêque. C'est malgré lui qu'il sera ordonné prêtre par les fidèles réunis à l'Église d'Hippone pour seconder l'évêque Valerius. Il s'était rendu à Hippone pour éviter d'être nommé par les fidèles de Thagaste qui étaient sans évêque... Malgré ses charges ecclésiastiques, Augustin va arriver à rédiger une somme colossale d'écrits : plus de 1030 volumes. Chaque fois qu'on lui signalait une hérésie, ou un problème, il se mettait à écrire quelque chose là-dessus.
1.2. Présentation des traités Dans le plus ancien de ces traités, Du mensonge De Mendacio, Augustin expose le sujet sous la forme d’une vaste et méticuleuse enquête. Augustin réagissait là de manière énergique contre Jérôme (345-420). Celui-ci, à la suite d’Origène (185-254) était enclin à légitimer certaines formes de mensonge, en particulier ceux qui produisaient un certain bienfait. Le second traité, Contra Mendicum, est une épître plus ciblée. Augustin y traite surtout du mensonge religieux (ou pieux mensonge). A Consensus qui lui demande s’il est possible de feindre d’être priscillianiste pour ramener à la saine doctrine quelques uns de ces hérétiques, Augustin répond que ce serait là commettre un très grave mensonge. Dans ce cas, le menteur, non seulement n’a pas foi en la parole qu'il énonce, mais de surcroît il rejette la Vérité en professant une hérésie. Les Priscillianistes sont anti-trinitaires, nient la préexistence éternelle du Christ, sa nature humaine, considèrent l’âme comme une émanation de la substance divine, le corps comme la prison où l’âme est enfermée après avoir péché au ciel, le diable est substantiel et éternel, les astres influencent le corps et l’âme ; ils découragent le mariage et condamnent la procréation, la chair étant l’œuvre des mauvais anges. Camelot ajoute la prétention à une supériorité spirituelle enveloppée de mystère, l’usage inconsidéré de littérature non reconnue par l’Église, mais aussi la promotion du mensonge utile, même avec serment, par exemple pour cacher sa religion. Ils justifiaient cette dernière théorie en s’appuyant sur le modèle biblique du roi Jehu qui usa de ruse face aux prophètes de Baal. Il fit rassembler les prêtres de Baal, en feignant de vouloir offrir un sacrifice à Baal, et une fois tous au temple de Baal construit par Achab, une fois la cérémonie commencée, Jéhu les fit tous massacrer.
1.3. Présentation de l'approche augustinienne du mensonge Pour Augustin, "mentir c'est avoir une pensée dans l'esprit et par paroles ou tout autre moyen d'expression, en énoncer une autre. Aussi dit-on que le menteur a un cœur double, c'est-à-dire une double pensée."(Ps.12:3) Ainsi, c’est de dire ce que l'on croit qui préserve du mensonge. La volonté de tromper n'est pas essentielle au mensonge pour Augustin. Si vous voulez faire plaisir à votre voisine, et vous lui dite oh vraiment quelle belle robe as-tu, et que vous vous dites au fond de vous-même quelle horreur ce chiffon... vous ne cherchez pas à tromper, à faire du tord à votre interlocutrice. Cependant vous avez le cœur double, vous ne dites pas ce que votre cœur juste vrai. En ce domaine, Augustin se distingue de Thomas d'Aquin, pour qui l'intention de tromper est nécessaire pour qu'il y a mensonge. Dans le cas du compliment au sujet de la robe, il n'y a donc pas mensonge selon lui, mais flatterie, la recherche de la mise en valeur de l'autre. La position d'Augustin est donc plus radicale que celle de Thomas. Bien sûr il n'ignore pas les différents récits bibliques où il est manifeste qu'il y a mensonge, et mensonge non dénoncé explicitement par Dieu. Pour Augustin, il convient de chercher le sens prophétique de ces textes ou, en considérant le contexte, d’appliquer la règle de relativité selon laquelle Dieu ne loue pas le mensonge mais les progrès accomplis par un menteur invétéré "qui ne ment plus que pour rendre service" un peu comme "on félicite ... un homme qui se porte bien, et, d'une autre manière, un malade qui va mieux." Le pivot de la thèse augustinienne est de toujours préserver la relation du croyant avec Dieu. Les éléments déterminant la relation au prochain sont seconds. C’est l’amour de la Parole de Dieu qui prime. Il importe de ne pas mentir, de peur d’être rejeté par le Seigneur, de perdre son salut. Vous cachez un fugitif chez vous, les autorités vous questionnent : dites la vérité. Certes le fugitif comme vous risquez la mort physique, mais .. tout ce qui tient du corps est moins que ce qui touche à l'âme". Mieux vaut la mort physique du juste, que la complicité avec le méchant et la mort spirituelle qui s'y rattache. La fin ne justifie jamais les moyens. Il faut être "avocat de la vérité, et non pas docteur du mensonge". dit Augustin. L'évêque d'Hippone affirme donc massivement un devoir d'exprimer la vérité mais, sans toute fois imposer de dire dans n'importe quelle circonstance toute la vérité.
... il y a une différence entre mentir, et cacher la vérité, puisque l'un consiste à dire le faux, l'autre à taire le vrai ; si nous ne voulons pas découvrir un homme à qui l'on veut donner cette mort visible du corps, nous devons avoir l'intention de taire le vrai, mais non de dire le faux, afin de ne rien découvrir, et de ne point tuer notre âme par le mensonge, en voulant conserver à un autre la vie du corps. Implicitement, Augustin reconnaît aussi que tous les hommes n'ont pas le même droit à toute la vérité. Il montre comment Jésus mais aussi Paul ont appliqué ce principe : Le Seigneur lui-même a jugé bon de taire la vérité, quand il disait aux disciples peu aptes à la recevoir :"j'ai encore beaucoup de choses à vous dire : mais vous ne pouvez les supporter encore" ; saint Paul a dit aussi : "je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels." d'où il suit qu'il ne faut pas accuser celui qui se tait sur la vérité. La thèse augustinienne exige donc la vérité, mais pas nécessairement toute la vérité.
Je terminerai cette présentation par le résumé fort commode que fait Thomas d'Aquin des huit catégories de mensonge que propose Augustin : Thomas d'Aquin n'en distingue que trois :
2. Evaluation critique de la position augustinienne 2.1. Le mensonge est à définir par rapport à la véracité des faits
Je crois juste, comme le fait Augustin, qu'il faille de définir le mensonge par rapport à la véracité d'un fait, plutôt que par rapport à la vérité objective absolue. Si l'on m'a toujours enseigné qu'une poule ne peut pas pondre d'œuf sans qu'un coq soit présent dans le poulailler (ce que l'on m'a enseigné au Tchad), mon affirmation est erronée, mais non mensongère. Il y a bel et bien une distinction à faire entre une erreur et un mensonge. Par ignorance, je peux me tromper, cela peut avoir des conséquences très graves, mais il n'est pourtant pas question de mensonge.
2.2. L'intention de tromper fait partie du mensonge
Je me rapproche plutôt de Thomas d'Aquin en associant au mensonge l'intention de tromper. Augustin n'a pas été dupe, dans ses traités il a dû écrire un chapitre particulier sur les paraboles. En effet, une parabole est une figure de style ou on n'exprime pas directement ce que l'on pense. L'illustration est sensée conduire celui qui l'entend à découvrir de lui-même la pointe du message que l'auteur voulait transmettre. Le dire ne recouvrant pas le pensé, on aurait pu conclure à la duplicité de cœur... Mais dommage qu'Augustin n'ait pas plus tenu compte des figures de style. dire il tombe des cordes, serait-ce mentir, parce qu'il ne tombe pas des cordes lorsque je dis cela, pas plus qu'il ne tombe des chiens et des chats, selon ce qu'un britannique pourrait dire au même moment en anglais ! Dans cette catégorie de convention linguistique, figure aussi la plaisanterie (augustin la considère comme un mensonge). Dans un système ou les conventions sont clairement reconnues par tous, personne ne prendra une plaisanterie comme argent contant. Mais les figures de styles ne sont pas transculturelles. Les histoires drôles d'un humoriste camerounais qui passaient à la radio, faisant rire aux larmes mes amis tchadiens, je n'y comprenais personnellement vraiment pas grand chose. La réciproque est aussi vraie. L'humour juif a aussi ses particularités bien typées... Du reste, on peut utiliser cette figure de style pour empoisonner quelqu'un : un tel vous envoie un pic sévère pour vous blesser consciemment et délibérément, puis d'un ton badin ajoute je dis ca pour rire... il y a un usage de la plaisanterie qui sort de ce cadre, il faut s'en garder, on ne joue pas avec les personnes. "Comme un fou qui lance des traits enflammés et des flèches, semant la mort autour de lui, tel est l'homme qui trompe son prochain et qui dit ensuite c'était pour plaisanter" (Prov 26.18-19) Sachant à quoi pouvaient ressembler les rencontres festives païennes à Ephèse, Paul dit : "Quant à l'immoralité et aux pratiques dégradantes sous toutes leurs formes, et la soif de posséder, qu'il n'en soit pas même question entre vous ; ce ne sont pas des sujets de conversation pour ceux qui appartiennent à Dieu, pas plus que les propos grossiers ou stupides, et les plaisanteries équivoques. C'est inconvenant !" (Eph 5.3-4a) Il y a là une hygiène de pensée à cultiver, pour éviter que certaines maladies ne se propagent. Mais cela dit, le chrétien n'est pas pour autant un personnage austère, qui ne sait pas rire ! Je trouve dans ce registre de l'humour par exemple le livre du prophète Jonas, et si l'on pense que c'est lui qui a écrit ce livre, c'était un homme qui savait rire de lui-même !...
2.3. La parole de poids s'oppose au mensonge J'apprécie chez Augustin la finesse de son propos, lorsqu'il parle de droit à la vérité, mais pas nécessairement à toute la vérité. Par exemple, le secret professionnel, exige de taire certaines choses. Mais il y a aussi d'autres situations, ou il n'est pas judicieux de répondre selon l'attente à un curieux qui veut vous sous-tirer des informations qu'il n'y a vraiment pas lieux de crier sur les toits. Sais-tu si le fils de Mme X a fumé un joint a la sortie du lycée la semaine dernière ? Bonhœffer, a parlé d'un certain devoir de pudeur . Je vois souvent dans les Églises dites Évangéliques en Fr, une certaine culture du mythe que j'appellerai le mythe de la transparence, ce que Kant a appelé le rêve de transparence. Une parole vraie, est surtout une parole de poids, de confiance, une parole sûre. A l'image de Jésus qui n'a pas toujours répondu selon l'attente de ceux qui lui tendaient souvent des pièges, il n'y a pas à se culpabiliser de répondre par une question ou une affirmation qui renvoie l'interlocuteur à ses vraies motivations. On vous demande : est vrai que le mari de Mme Y a quelqu'un d'autre ? Vous ne mentez pas, ni ne manifester d'irrespect si vous répondez : pourquoi me poses-tu cette question ? Je suis désolée, mais je n'entre pas dans ce type de conversation.
2.4. Le cœur est le siège du mensonge Je trouve judicieux qu'Augustin ait localisé le siège du mensonge dans le cœur, en donnant sa définition du menteur comme celui qui a le cœur double. Augustin vise donc juste lorsqu’il montre que le mensonge est le fruit d’une volonté pervertie. L’essence du mensonge se loge là, au plus profond de l’homme Paul dit bien que... c'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, les meurtres, les adultères, les impudicités, les vols, les faux témoignages, les calomnies. ou pour revenir aux Proverbes : La perversité est dans son coeur, Il médite le mal en tout temps, Il excite des querelles. (Prov 6.14)
2.5. Le diable est le père du mensonge En revanche, pour préciser plus théologiquement le mensonge, il me semble incontournable de citer parole de Jésus qui désigne clairement qui est le père du mensonge (Jn 8.44), C'est le diable qui depuis le commencement est un meurtrier , il ne se tient pas dans la vérité, parce qu'il n'y a pas de vérité en lui. Lorsqu'il ment, il parle de son propre fond, puisqu'il est menteur , lui le père du mensonge. Jésus se réfère ici, à la manière dont le diable a tordu subtilement la parole de Dieu, pour induire en erreur nos premiers ancêtres, et les conduire hors de la vérité, puis à la mort. Que dit Dieu à l'homme ? Mange librement des fruits de tous les arbres du jardin, sauf du fruit de l'arbre du choix entre le bien et le mal. De celui-là, n'en mange pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras (Gn 2.17) Que dit le serpent à Eve ? Dieu vous a-t-il dit : ne mangez du fruit d'aucun arbre du jardin ? Eve répond ce que Dieu a dit : Nous mangeons des fruits des arbres excepté... Alors le Serpent lui lance avec une belle assurance Pas du tout ! Seulement Dieu sait bien que le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme Dieu, choisissant vous-mêmes entre le bien et le mal. Autrement dit, Dieu se joue de vous, il veut vous garder sous sa dépendance. Dieu ment, vous ne mourrez pas, au contraire vous serez élevé à sa hauteur, libre de décider vous même ce qui est bien et mal, indépendamment de sa parole!... Notez que l'homme n'est pas mort au moment ou il a mordu le fruit...
Nous voyons là comment le mensonge est corruption de la Parole de Vérité et quel lien il y a entre le mensonge et la Parole. Le mensonge n'est pas l'envers de la vérité, ou son côté face... mais bien sa distorsion. Le mensonge est tel la gangrène ou le parasite, qui a besoin pour exister de se développer sur un tissu sain. Il ne peut pas exister de lui-même. De même, la vérité demeurera toujours, elle n'a pas besoin du mensonge pour se développer... en revanche, le mensonge n'a pas de force en lui-même. Il lui faut le vrai, pour manifester sa force. Du reste, plus un mensonge arrive à donner l'illusion de se confondre avec la vérité, plus il est pernicieux !... Nous entrevoyons mieux pourquoi la parole est donc un lieu stratégique de vie ou de mort. Le mensonge est la marque de la désobéissance de l'homme à la Parole de son Créateur. Il témoigne de son désir d'être autonome, de construire dans ce monde des relations et de faire valoir des intérêts, qui ne tiennent pas compte de son auteur. Dans son essence, le mensonge est d'abord révolte contre l'autorité bonne et légitime de Dieu, et contre sa parole.
Quelqu'un disait à juste titre que Mentir est plus qu'une conduite de parole, c'est un rapport à la vie. Il y a dans le mensonge comme un germe d'une volonté de puissance qui identifierait l'homme à la totalité du monde, voire à la source de son être ... Le mensonge atteste la transcendance de l'intelligence par rapport aux signes qu'elle reçoit et manipule ... Il y a donc souvent sans doute, et peut-être même toujours, en deça du mensonge, une incapacité d'assumer la vérité qui trahit l'errance de notre intelligence ... Quand nous mentons, nous nous laissons nous-mêmes séduire par les prétentions de notre imaginaire, qui veut écarter de nous toute dépendance et toute limite.
2.6. Il n'est pas légitime de mentir Augustin a bien discerné qu'il ne se trouve pas de commandement dans l'Ecriture nous ordonnant de mentir ! Il y a des récits ou des personnes mentent, mais le descriptif n'est pas prescriptif ! En revanche, ce je m'écarte du motif augustinien, selon lequel le croyant ne doit pas mentir.pour garantir son salut et ne pas être jeté dans le feu des peines éternelles. Le salut ne découle pas des œuvres humaines, mais de la grâce de Dieu qui fait de ceux qui lui appartiennent de nouvelles créatures, dévêtues du vieil homme et de ses habitudes. Un proverbe populaire qui est dans la droite ligne des paroles de Jésus dans Jn 8, dit tel père tel fils,. Ceux qui ont le diable pour père comme ces juifs qui rejettaient le christ, se conformaient au désirs de leur père (Jn 8.44a). De même ceux qui ont reconnu Jésus comme le Christ, qui écoutent ses paroles et cherchent à vivre pour honorer leur père (Jn 8.47). Ils n'éprouveront aucun plaisir à mentir, sachant que leur père n'est pas menteur! En disant cela, je ne veux pas donner l'illusion que tout est simple, il y a ce que Bonhœffer a appelé les cas limites. Peut-il être juste de mentir dans certains cas, pour sauver sa vie ou celle de quelqu'un d'autre ? N'est-ce pas un moindre mal ? N'y aurait-il pas une forme de mensonge à mettre sur le plan de la légitime défense ? Ce qui ont été amené à le faire ne l'ont jamais fait de bon cœur. Les derniers écrits de Bonhœffer qui a prôné durant la dernière guerre ce qu'il a appelé une éthique de la réalité ou de la responsabilité,sont par exemples très significatifs.
Nous avons été les témoins de bien des mauvaises actions, nous en avons vu de toutes les couleurs, nous avons appris l'art de la dissimulation et de la parole équivoque, nous sommes devenus par expérience méfiants envers les hommes. Souvent nous avons privé notre prochain de la vérité ou d'une parole libre que nous lui devions ; Des conflits insupportables nous ont rendus désabusés, voire même cyniques. Sommes-nous encore utilisables ?
Si Augustin a raison de rappeler que la vie sur cette terre n'est pas tout, que la mort avec la souffrance qui y est associée a été vaincue à la croix et que le jour où le Christ reviendra ce sera la fin des larmes et de la mort. Pourtant, la mort est bien un scandale injustifiable et intolérable. Mais l'alternative est-elle nécessairement entre le mensonge et la mort ? Ne serait-ce que pure coïncidence que le premier mensonge de l'histoire soit en rapport avec l'illusion de ne pas mourir ? Ce lien entre le mensonge, et cette crainte existentielle face à la mort serait une piste intéressante à explorer. Mais Dieu ne peut-il pas inspirer toutes sortes d'autres moyens d'actions ?
2.7. Appelés au discernement Je ne vais pas conclure en vous donnant des réponses toutes faites. Je veux vous laisser réfléchir, puisque c'est là ce à quoi nous sommes appelés ! "Le juste réfléchit bien avant de répondre" (Prov 15.28a). Cependant, j'offre à votre réflexion quelques pistes à explorer si cela vous dit.
1° Soyons audacieux et sans mélanges avec et pour Dieu. En voyant les douze en mission, Jésus leur recommande d'être avisé (frovnimo") comme les serpents et sans mélange (ajkevraio") comme des colombes (Mt. 10:16). Avisé, dans la Septante caractérise le Serpent, qui est désigné comme l'animal le plus rusé ( mWrx;) de tous les animaux des champs. (Gn 3:1).
En exhortant les siens à réfléchir à la manière de témoigner avec sagesse, sans se jeter dans les griffes du loup, Jésus montre que ce travail de l'intelligence n'est ni signe d'impiété, ni signe de perversion. C'est un ordre de Dieu. Aussi, la fuite devant les loups, peut être parfois le seul recours possible. En tout cas, ce n'est pas un recours illégitime. Les disciples ont fui la persécution à Jérusalem (Act. 8:1) Jésus, le temps venu, attaquera le mal de front, sans commettre de péché, mais lorsque le temps n'était pas encore venu, il lui arriva de fuir (Lc 4:30, Jn 4:1-3, 10:39-40).
Mais lorsque Jésus engage les siens à être des personnes réfléchies, il précise encore que la réflexion doit être sans mélanges. Cette pureté engage le croyant à refuser certains procédés indignes. La fuite est possible, mais tous les lieux de refuge ne sont pas légitimes. La fin ne justifie pas les moyens, cependant elle ne paralyse pas non plus tous les moyens d'action. Il faut chercher d'autres alternatives que celle du mensonge. Pour cela Dieu veut coopérer avec les siens, les rendre inventifs, et au moment voulu inspirer ce qu'il convient de dire.
2° N'oublions pas le rôle prophétique de l'Eglise. Bonhœffer dénonçait la force d'inertie de ceux qui fuient le débat public pour ne pas se souiller. L'Église militante a là son rôle prophétique à jouer dans l'Histoire... En amont des situations extrêmes qui n'arrivent pas du jour au lendemain, quelle action engageons-nous en faveur du bien de la ville dans laquelle nous vivons ? Comment l'Eglise s'engage-t-elle à formuler et à poser les vraies questions à ses contemporains ? Comment suscite-t-elle un engagement pertinent et conséquent ? Avons-nous perdu de vue notre mission prophétique ? Loi / délit de conscience...
3. Illustrations bibliques 3.1. Jésus monte à la fête (Jn 7, fêtre des huttes) Alors que ses frères lui demandaient s'il les accompagnerait à la fête, Jésus fait mine de ne pas vouloir y aller. Il y montera plus tard en toute discrétion. Comment comprendre cette attitude ?
Mais s'il convient de retenir la variante la plus difficile, ou la moins facilitante, comment comprendre le propos de Jésus. Aurait-il changé d'avis entre temps ?... Godet rapporte que Porphyre n'hésitait pas à accuser Jésus de fausseté ou d'inconstance, là où Westcott parlerait de réserve mentale. Je vous propose une autre approche, elle demande un peu plus de travail de reflexion, mais en matière de discernement, nous savons que nousne pouvons pas en faire l'économie. Carson et Morris soulignent l'ironie que Jean prête aux frères de Jésus (v.3-4). Pourquoi ceux-ci interpellent-ils Jé? En fait, ils ne posent aucune question à Jésus mais lui imposent leur idée : tu devrais...v. 3. Ses frères qui ne croient pas du tout qu'il est le Messie, affirment seulement qu'il ne peut continuer à agir en cachette : s'il est vraiment le Messie, qu'il le dise clairement. S'il était véritablement le Christ, pourquoi hésiterait-il à monter ? Jésus juge bon de répondre à leur interpélation en affirmant que l'heure (ou le moment le "kairov") de manifester au grand jour sa gloire, n'était pas encore arrivé, et que ce n'était pas à ses frères d'en décider le moment . Ce n'était pas à ses frères ni à sa mère. de chercher à provoquer ce moment-là, mais au Père de donner le signal. Pour le pèlerin, l'heure est toujours favorable de monter festoyer à Jérusalem. En revanche, pour Jésus, l'heure de manifester sa messianité n'était pas encore venue. Ses frères une fois partis avec les pélerins, dans un tout autre contexte, Jésus décide lui d'aller enseigner au Temple (7.14). Ce n'est donc pas la question de la montée à la fête au sens littéral qui doit nous arrêter dans ce texte. Cette montée, dans l'esprit des frères de Jésus, ce n'est pas un projet de voyage, mais la manifestation de la messianité de Jésus. La réponse qu'ils veulent entendre ce n'est pas oui je monte, mais oui je vais à présent manifester aux yeux de tous que je suis le Messie. En répondant que son heure n'était pas encore venue, Jésus répond à ses frères de manière appropriée à ce qu'ils voulaient dire. Nous pouvons donc conclure au non-mensonge de Jésus, sans recourir à l'exégèse allégorique d'Augustin, ni aux variantes de certains manuscrits.
3.2. Qui m'a touché ?(Lc 8:45ss, la femme atteinte d'une perte de sang) Certains propagateurs du mensonge croient voir Jésus mentir, lorsqu'il se retourne et interpelle la foule, pour savoir qui l'avait touché. Ne savait-il pas que c'était la femme atteinte d'une perte de sang ? Pourquoi cette question ? Mais si poser une question dont on connaît la réponse est un acte mensonger, alors tout enseignant, interrogeant ses élèves sur un sujet qui n'a plus de secret pour lui, est menteur ! Quels buts visait Jésus en exigeant que la femme guérie soit vue et entendue de tous ? On peut en souligner brièvement trois : 1° l'un des buts se rapporte au rétablissement de la femme dans la société Morris souligne qu'il fallait que la guérison de cette femme impure soit connue de tous, afin que cette femme "puisse participer à nouveau à la vie sociale et religieuse normale." L'anonymat ne lui aurait pas permis d'être pleinement restaurée. Son rétablissement devait être publiquement attesté, pour qu'il produise son plein effet. 2° un autre but souligne la nécessité d'établir un lien net avec la foi et non avec la magie Cette femme avait déjà presque tout essayé pour recouvrer la santé. Mais pour que son geste ne soit assimilé ni à de la magie ni à de la superstition, l'appel de Jésus à la confession était nécessaire. L'action de Dieu va au-delà des aspirations physiques ou matérielles de l'homme. Libérée de sa maladie et du rejet des hommes, cette femme est aussi libérée devant Dieu du poids qui l'accablait et la faisait fuir. Jésus l'accueille comme sa fille. 3° un troisième but touche au statut théologique du miracle dans l'exercice du ministère de Jésus. Le Miracle est un signe qui veut renvoyer à Dieu ceux qui se laissent interpeller. Ce miracle, pour révéler la puissance et la miséricorde divine, ne devait pas rester caché dans l'anonymat. En poussant cette femme à se montrer et à parler, Jésus fait éclater la grandeur de Dieu aux yeux de toute la foule.
3.3. Les sages femmes et Rahab (Ex 1, Jos 2) Pour Augustin, les sages-femmes, comme Rahab, sont des femmes vivant un contexte païen. Ici, Augustin n'a plus recours à l'allégorie mais il prend en compte l'historicité des récits. Si les sages-femmes d’Egypte sont louées ici, c'est, selon Augustin, en vertu de leur morale meilleure. Ce sont leurs progrès qui sont remarqués, et non leur mensonge. En effet c’est un grand progrès de mentir pour faire le bien, quand on a l’habitude de mentir pour faire le mal. Comme on encourage un convalescent pour chaque meilleure performance qu’il parvient à accomplir, ainsi agit Dieu. Il offre des récompenses terrestres aux personnes même si elles sont encore bien loin d’égaler les performances des bien-portants ! Cependant, il eut été de loin préférable qu’elles ne mentent pas. Elles seraient mortes en s'élevant officiellement contre l'ordonnance de Pharaon, mais elles auraient reçu, dans le séjour céleste, une récompense incomparablement plus grande que les maisons qu’elles ont pu élever ... Pour résumer l'approche de cet épisode des sages-femmes, on peut imaginer toutes sortes de choses pour les disculper de mensonge : miracle de Dieu, elles ont volontairement pu retarder leur arrivée parturiente... mais ces conjectures ne convaincront pas qui veut légitimer le mensonge sur la base de ce texte. Je conclue plutôt d'un point de vue methodologique : ce texte descriptif n'est pas un texte législatif. Gn 9 nous rapporte le récit de Noé s'enivrant, sans condamner cette ingnoble attitude. La pointe du texte est ailleurs, mais cela ne légitime pas pour autant l'ivresse. Il y a une certaine tolérance dans l'AT par rapport à la polygamie, cela ne la légitime pas pour autant... Pour ce qui est de Rahab, le NT fait l'éloge de sa Foi C'est par la foi que Rahab la prostituée ne périt pas avec les rebelles, parce qu'elle avait reçu les espions avec bienveillance. (Heb 11:31). Jacques ne loue pas non plus explicitement son mensonge Rahab la prostituée ne fut-elle pas également justifiée par les œuvres, lorsqu'elle reçut les messagers et qu'elle les fit partir par un autre chemin? (Jcq 2.25)
Conclusion A Samuel qui craignait pour sa vie alors que Dieu l'envayait oïndre un nouveau roi après avoir rejeté Saül, Comment irai-je? Saül l'apprendra, et il me tuera en allant oindre un nouveau roi, Dieu dit :Tu emmèneras avec toi une génisse, et tu diras: Je viens pour offrir un sacrifice à l'Éternel. Dans sa réponse aux anciens de Bethléhem, Samuel n'a exprimé qu'un volet de la vérité au sujet de sa mission. S'il y a des omissions qui peuvent être criminelles, toutes le ne sont pas nécessairement !... Je note que Dieu ne condamne pas la crainte de son serviteur, il ne lui reproche pas son manque de foi en la manière dont Il le garderait et accomplirait sa promesse. Comme Samuel, osons confesser à Dieu notre crainte devant la mort, et osons lui demander ce qu'il convient de répondre, dans les cas limites. Seule l'œuvre de la grâce manifestée en Jésus-Christ, rétablit l'homme dans des perspectives relationnelles justes devant le Créateur, mais aussi devant les hommes, l'Esprit Saint ayant pour mission de conduire le croyant dans toute la vérité et de lui donner les moyens de l'assumer aussi les cas limites. L'histoire de l'Eglise rapporte de nombreuses situations qu'il serait heureux de pouvoir prendre en considération encore. C'est là une autre piste que je voudrais vous ouvrir pour continuer la reflexion... Je conclus pour ma part en vous rappelant deux passages du livre des proverbes, deux passages qui ne vous sont pas inconnus... Prov 16:23 Si le cœur d'un homme est pénétré de sagesse, il parlera de façon avisée, et ses paroles seront d'autant plus persuasives. ... oui, si tu fais appel au discernement, si tu recherches l'intelligence, si tu la recherches comme de l'argent, si tu creuses pour la trouver comme pour découvrir des trésors, alors tu comprendras ce qu'est révéré l'Éternel, et tu apprendras à connaître Dieu. Car l'Eternel donne la sagesse, et ce sont ses paroles qui procurent la connaissance et l'intelligence. Il réserve le salut aux hommes droits. Comme un bouclier, il protège ceux qui mènent une vie irréprochable. Il préserve ceux qui vivent selon la droiture et font ce qui est juste. Il veille sur le cheminement de ceux qui sont fidèles. Alors tu apprendras à discerner ce qui est juste, droit et équitable, et à reconnaître tous les sentiers du bien. Alors la sagesse pénétrera dans ton cœur et la connaissance fera tes délices. (Prov 2.1-10) A.R. |