MUCHA, LA MOUCHE


Non!
Ne prenez pas la mouche!
Ecoutez-la plutôt!

"Je suis MUCHA la Mouche.
Prononcez "Musca Domestica", s'il vous plaît! Communément appelée mouche domestique, car je réside aussi bien dans les paillotes que dans les plus fastueux palais. Et de plus, citoyenne du monde: on me trouve sous tous les cieux.

Voilà, en toute simplicité.

Ah, non, s'il vous plaît! Ne me confondez pas avec "Drosophila Megalogaster", cette vulgaire mouche du vinaigre si bien nommée: "Drosos": en grec rosée; "phila" parce qu'elle l'aime, la rosée. Il faudrait plutôt dire "le" rosé, et même, pour être vrai, le rosé qui vire à l'aigre, et dont elle emplit, à le péter, son vaste estomac (megalo: grand; gaster: ventre). Il est répugnant de s'enivrer de vinaigre, à ce point-là, ... et c'est justement pour cela que "Droso" devint aigre! Ah, ah, ah! Et comme dit ce bon La Fontaine: "Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns"1, mais revenons au principal: on ne nous attrape pas avec du vinaigre, nous, la preuve c'est que je suis là, MOI! (Mucha se vantait un peu, je crois...).

On me dit curieuse, et c'est pour le déplorer, comme si jamais mouche avait pu survivre sans curiosité! Il n'y a d'incurieuse que mouche morte, c'est moi qui vous le dis, et je sais de quoi je parle, mais passons. S'il fallait s'arrêter à toutes les médisances!

J'ai des appétences, pour ne pas dire des appétits2, que l'on m'envie: Mmmm! Miam! ou plutôt schlurp!...mais je passe! Croyez-moi, sur les fumets on ne me trompe pas, si j'ose dire - et je l'ose - car, avec cette trompe qui s'achève en pomme d'arrosoir, j'humecte et je pompe à peu près tout ce qui peut faire les délices d'une mouche. Et, pour "moucheliens" qu'ils soient, mes choix n'en sont pas moins variés...Comment? Mais non, pas "avariés", VARIES! Et ce grâce à ma déplorable, ou plutôt déplorée, curiosité!

Ah! Vous peinez à me croire? Vous pensez que je me vante?

Eh, bien! Lisez donc ce qu'écrit Martin MONASTIER dans son livre sur les mouches3. Il avait "personnellement mené une série d'observations sur une période de trois mois, entre avril et juillet 1998, sur une zone s'étendant sur 300 mètres, entre le n° 2 et le n°54 du boulevard de La Tour Maubourg, à Paris. Il déclare "d'après des constatations indiscutables, il s'est avéré qu'à partir de 18 heures, tandis que les promenades défécatoires des canins se multiplient, les mouches quittent en nombre les appartements par les fenêtres afin d'aller dîner en ville".

Sur ce, Mucha opéra l'un de ces décollages époustouflants propres aux mouches, et sortit par la fenêtre.

Nous tenons la suite de l'histoire de la bouche même de Yan Webovitch, chez qui elle s'était rendue, à l'étage supérieur.

Voici ce qu'il m'a dit:

« L'après-midi touchait à sa fin.

Il faisait chaud.

J'avais posé ma grosse valise, hâtivement ficelée, près de la porte...

que j'hésitais encore à franchir.

Je fis un café bien fort, bien sucré, aussi noir que la journée que je venais de vivre.

Je regardais, au bout jaune de mes doigts, trembler tristement la fumée mourante d'une cigarette...

####### (la mouche)

quand Mucha entra, hardiment, comme une qui a l'œil à tout.

(faut dire que l'œ à facettes d'une mouche est une petite merveille. Ce n'est pas demain que vous l'attraperez celle-là: elle vous voit venir de loin avec vos sabots pleins de paille, et même sans paille ni sabots, et tout vilain4 que vous soyez).

Or, il y avait, sur ma table, un objet maintenant devenu rare et que j'avais dégotté aux Puces de Saint-Ouen, sorte de carafe sans fond, ou presque, dont la base, spécialement façonnée, béait si largement que cela vous faisait un chemin large, facile et par où même une foule de mouches aurait pu entrer5. A l'autre bout un très ordinaire bouchon de liège fermait le goulot. tenez! je vous fais un petit dessin. Comme ça. Voilà à peu près à quoi cela ressemble.

############ (croquis un peu hâtif)

Tout de suite Mucha vit la chose,

vira brusquement sur l'aile, et fit trois petits tours, avant de se poser sur sa surface lisse et froide, près du col, qu'elle se mit à palper aussitôt, subodorant quelque mets exquis. De sa trompe elle tapotait le bord du bouchon en reluquant le sirop rougeâtre dans l'anneau, au fond du carafon.

Ah! que cela semblait agréable à voir,
bon à manger,
et précieux pour l'esprit d'une "moucherolle"6.

Maintenant que sa religion était faite, il fallait passer à table, et goûter aux mets délicieux. Elle se lissa donc les ailes, s'essuya les mirettes et décolla brusquement, en me faisant un looping "zonzonnant" sous le nez, avant de s'aller fourrer, avec beaucoup de culot, dans le culot du bocal...où elle se trouva prisonnière sans même le savoir.

Ah! la sotte! dis-je, la folle, l'insensée:
c'était maintenant MUCHA-L'ESCLAVE!

Elle n'en avait cure. Ses appétits l'emportaient. Perdant toute espèce de retenue, de ses pattes arrières solidement agrippées au rebord interne de la coupe parfumée, la tête en avant, elle but longuement, telle une vulgaire "Droso", l'ambroisie7 qui devait la rendre immortelle...


Elle était saoule.
Le décollage fut pénible et laborieux.

Elle parvint cependant à s'envoler vers le haut, mais au ras du jus douceâtre, et se colla contre le verre. pas question de se lisser les ailes;
il fallait tenir sur la surface lisse,
et cuver son vin.

Son phototropisme8 l'avait attirée vers la clarté, car pour curieux que cela paraisse, la mouche, qui a de l'appétition pour l'immonde en a aussi pour la lumière. Mais c'est maintenant qu'elle était ivre-morte, ou presque, que le désir confus lui en venait, comme si, par un jeu des contraires, l'assouvissement de ses mauvais appétits avait excité en elle de bonnes appétences.

Comme sa panse pleine la tirait vers le bas, pour échapper au pire elle s'envola, mais avec lourdeur, se heurtant à fois répétées à la paroi transparente, et s'entêta si bien et si mal

qu'elle finit par choir

PLOC !

dans son élixir de jouvence, où elle s'empêtra dans une nage épaisse qui épuisait sa force de vivre...

Au même instant il me tomba sur la main une goutte d'eau, et je m'aperçus que je pleurais...


A travers ce qui m'embuait les yeux, je voyais Mucha se débattre comme une désespérée. Elle s'efforçait, faisait tout le possible et même au-delà, mais cela ne servait qu'à l'engloutir un peu plus dans la mélasse qui lui avait d'abord paru si bonne.

A ce moment-là, un vif courant d'air ouvrit la porte de la cuisine. Le vent soudain levé brossait d'un geste tout le gris du jour.

Je frissonnai...

On m'appelait très doucement: Yan! Yan!

C'était une voix ronde, ferme, mais de si loin venue qu'on l'aurait cru évaporée. Je n'étais pas même certain de l'avoir bien perçue. Peut-être avais-je rêvé, ou bien avais-je parlé sans le savoir. Il n'est pas bon de pleurer quand on est un homme; cela vous fait les idées maladroites et brouillées, cela vous affaiblit. Je me raidis.

- Yan! reprit la voix que cette fois-ci j'entendais nettement, Yan, pourquoi pleures-tu?
- Je ne pleure pas! répliquai-je sèchement, je ne...
- Yan!

J'étais inquiet.
Que me voulait-on? D'où venait cette voix? Qui était-ce?
Je me retournai vers la porte grand ouverte et que le vent faisait battre lentement, afin de voir celui qui parlait...
Personne.
Il n'y a personne, criai-je brusquement, PERSONNE !
mes cris avaient fait le silence.
C'était fini.
Je regardai Mucha, maintenant immobile sur la gelée rose, épuisée, ou morte.
On m'appelait de nouveau, mais comme en chuchotant, là, tout près. Je tendis l'oreille.
- Tu pleurais sur Mucha peut-être, dit la voix?
- Non, répondis-je à peine audible, non, je ne pleurais pas sur Mucha...
Je pleurais sur la mouche!
Il se fit un silence.
- Que veux-tu dire par là, Yan?
- Rien,...sinon que...la mouche, c'est moi. MOI, YAN WEBOVITCH !
Je me reconnais en elle! J'ai vécu comme elle a vécu!
Même vagabonde et folle curiosité pour le malpropre, même appétit pour l'immonde: j'arpente le Web en tout sens pour trouver ma pâture sur des sites ignobles et je m'en repais. Et je ne me contente pas de l'Internet, je le prolonge par la pratique, avec autant d'inconséquence que Mucha, et avec le même orgueil...
Mucha c'est MOI !
Comme elle, je suis tombé dans le mal. J'en suis le prisonnier et j'en crève!


Tu vois cette grosse valise à l'entrée?
- Oui, dit la voix, je l'ai vue.
C'est ta valise, Yan, ficelée hâtivement, après cette nouvelle querelle avec ta femme... que tu quittes!
- Comment le sais-tu, dis-je stupéfait, qui te l'a dit?
- Personne, Yan! Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.
Je ne savais plus que répondre. Le silence se prolongeait.
- Yan! reprit la voix, puisque maintenant tu pleures sur toi-même, sur ta vie ratée, sur le mal que tu as fait et sur tout ce qu'il y a de mauvais en toi, alors, à présent, tu vas pouvoir vivre autrement: quand on pleure comme tu le fais et pour les raisons qui te font pleurer, alors c'est le début d'un changement profond.
Yan! Je crois que tu es en train de re-naître à une vie nouvelle.

Naître à une vie nouvelle! RE-NAITRE !
Ces paroles éveillaient en moi le désir fou du bonheur...mais j'avais clos tant de portes, tiré tant de verrous.
Qui donc me les ouvrirait?
QUI ?
Une immense peine me gagnait et levait en moi des mots impuissants. A ce moment-là un souffle léger poussa la porte.
Je me retournai, et sans trop savoir ce que je disais, balbutiai: pardon! pardon!

La voix s'était tue, comme en allée.
Le temps passait.

Yan enfin se leva, s'appuya sur le dossier de la chaise, hésita longuement, et poussa la porte du couloir au bout duquel attendait la grosse valise noire. Il la regarda. Puis s'approchant d'une porte latérale y toqua très faiblement, trois fois, sans obtenir de réponse.

Alors il se pencha vers le chambranle et murmura un nom, un nom de femme, où se disait à nouveau la tendresse...
Maroucha! Maroucha!
Il attendit.
Et la porte, lentement, s'ouvrit...

 

J.Richard


1 La Fontaine, Fables, "Le renard, les mouches et le hérisson" (Ed. Marabout géant, p. 409).

2 Appétence: du latin appetencia, envie, désir, tendance qui porte l'être vers ce qui peut satisfaire ses besoins, ses tendances naturelles.

3 Martin MONASTIER, La mouche, le pire ennemi de l'homme Ed. Le Cherche-Midi. p. 215.

4 Vilain: au Moyen âge le mot désigne le populaire, paysans libres, pauvres, manœuvriers, gueux et autres manants.

5 "Entrez par la porte étroite. Car large est la porte, spacieux le chemin qui mènent à la ruine, et il y en a beaucoup qui entrent par là" (Le Christ dixit, in Ev. de Matthieu ch. 7 v13)

6 "Alors Eve vit que le fruit était bon à manger, agréable à voir, et précieux pour ouvrir l'intelligence. Elle en prit donc et en mangea". (Gen. 3:6).

7

8 Phototropisme: conditionnement à la lumière de certaines plantes et de certains insectes.