L'offrande, la zizanie et Dieu...

Gn 4.1-16 & 25-26


    C'était cette nuit, vers minuit, en plein Ramadan soulignait la journaliste de service aux infos ; une explosion dans un quartier résidentiel à Ryad en Arabie Saoudide... C'était à 3h du matin, la nuit du samedi 23 au dimanche 24 Août 1572 la Saint-Barthélemy, ... le tocsin sonna à l'Eglise Saint Germain L'Auxerrois, alors qu'on célébrait le mariage d'Henri de Navarre avec la sœur du Roi...

    C'est l'horreur de la violence, violence qui ne date pas de hier dans l'histoire de l 'humanité... Sous ce titre énigmatique de " l'offrande, la zizanie et Dieu ", c'est de la dramatique histoire de Caïn et Abel dont je veux parler. C'est après la désobéissance d'Adam et d'Eve, le chapitre 4 du livre de la Genèse. C'est le premier fratricide de l'histoire de l'humanité. Nous voulons lire ensemble ce récit de la parole de Dieu. Il y a plusieurs récits de " frères ennemis " dans la Genèse, mais tous n'en viennent heureusement pas au meurtre (Jacob & Esaü ; Ismaël &Isaac ; Joseph & ses frères...)

L'offrande

L'éducation parentale hors de cause

    A défaut d'accuser la société, les tensions ethniques ou l'école pour expliquer la cause de ce drame, certains pourraient prétexter l'inexpérience des parents, qui n'ont pas été capables d'élever correctement leur aîné. A leur corps défendant, on doit rappeler que Caïn est premier être humain à naître... Mais on ne trouve dans le texte aucune accusation envers les parents. Caïn est pleinement responsable de son geste. La sanction tombera sur lui !

    On ne peut pas non plus dire que Caïn pêche par simple imitation... il est le premier à commettre un homicide volontaire !
    Le ver est dans le fruit... Certes, le ver est dans tous les fruits depuis la désobéissance de ses parents jusqu'à nos jours, mais tous ne commettent pourtant pas des choses aussi terribles !... "L'ivraie", "la zizanie" est semée... mais tous les parents ne vivent pas le déchirement qu'ont dû connaître Adam & Eve ! et heureusement !... Mais même dans le cas de situations bien moins dramatiques, il est juste de nous rappeler que l'enfant parvenu à l'âge d'adulte doit prendre et assumer ses choix de façon responsable !
    Les parents, l'école, la société... ne doivent pas être automatiquement chargés de tous les maux de la planète lorsque cela arrange ! Dans le domaine de la foi tout spécialement, s'il est légitime que des parents chrétiens soient attristés de voir l'un de leurs enfants éduqué comme les autres dans la connaissance du Seigneur, se détourner de lui, il est important de se rappeler que la foi qui sauve, ne se transmet ni par les gènes, ni par l'éducation seule ! A un moment donné, un engagement personnel et responsable doit être pris... et cela les parents ne peuvent pas le faire pour leurs enfants !...

Deux principes d'éducation : travail & reconnaissance

    Si, dans ce texte, aucune allusion directe n'est faite aux éventuelles failles du premier système " psycho-éducatifo-adamique "... nous pouvons cependant relever indirectement deux éléments positifs, jalons de la réussite éducative des premiers parents de l'Histoire de l'humanité. Adam & Eve ont su apprendre à chacun de leur fils un métier honorable et le sens de la reconnaissance à Dieu pour le fruit du travail qu'il leur accorde.

Travail séculier

    Dominer les animaux comme cultiver le jardin faisait partie de la mission que l'Eternel avait confiée à l'homme et à la femme créés en son image. Le travail est une vocation qui demeure après l'irruption du péché dans le monde ! C'est ainsi que l'aîné exercera le noble métier de cultivateur et le second celui d'éleveur. Cette différence de métier n'a rien de discriminatoire. Chacun de ces emplois est aussi honorable l'un que l'autre. Même si Calvin voit en Caïn et Abel des jumeaux, chacun est une personne distincte, qu'il est juste de considérer de façon séparée, avec une activité professionnelle qui lui est propre. Certes, la profusion de métiers rend aujourd'hui la tâche plus difficile pour les parents, il y a cependant quelque chose à retenir de l'exemple d'Adam et d'Eve en ce domaine. Guider et encourager chaque enfant à aller jusqu'au bout d'une formation professionnelle, fait parmi de la responsabilité des parents.

éthique de reconnaissance

    Ici, pour Caïn et Abel, manifester sa reconnaissance à Dieu par une offrande semble quelque chose de " naturel ". Ils ont du l'apprendre à la maison. C'est ainsi que Caïn le cultivateur offre à Dieu le produit de sa récolte et Abel le berger les prémices de son troupeau. Plus tard, lorsque Dieu donnera sa Loi à Moïse, sur la liste des offrandes figureront des sacrifices végétaux comme des sacrifices d'animaux. Là encore le texte ne présente pas une offrande supérieure à l'autre. Chacun offre ce qu'il a pu produire, par la grâce de Dieu ! Aujourd'hui, comment met-on l'accent sur la reconnaissance au Seigneur lorsqu'en famille, on parle de salaire ? Comment apprendre à l'enfant dès le jeune âge à exprimer sa reconnaissance à Dieu pour le fruit du travail qu'il lui permet d'accomplir, par sa grâce ?

Là où le bât blesse

    Pourtant c'est suite à une offrande, à un acte cultuel, que va s'enclencher l'engrenage de la violence, engrenage qui va conduire Caïn à assassiner son frère Abel. La " machine de guerre " se met en marche, au moment où Caïn interprète le regard favorable que Dieu jette sur son petit frère et sur son offrande. Tout à coup Caïn se sent menacé et voit en Abel un rival insupportable, alors qu'en fait, il ne lui a fait aucun mal.

    Il est intéressant à noter que le texte de la Genèse n'explique pas ce choix libre de Dieu de jeter un regard de faveur particulier sur Abel et son offrande. On ne sait du reste pas comment cela s'est matérialisé... On ne parlera plus d'Abel dans le reste de l'AT. Le seul indice canonique se trouve dans le NT. L'auteur de l'épître aux Hébreux met la foi d'Abel en valeur, pour expliquer que son sacrifice était meilleur, de plus grande valeur que celui de Caïn (Hb 11.4), ce qui ne signifie pas forcément que l'offrande de Caïn fut sans valeur ! La " valeur ajouté " c'est la foi, c'est la foi qui donne plus de valeur à l'offrande !

    L'appréciation du sacrifice n'est pas proportionnelle à la nature ou à la quantité de telle ou telle offrande mais à la nature du cœur qui fait cette offrande. La réaction de Caïn trahit certaines de ses motivations. Pour lui, les honneurs et les privilèges comptent beaucoup. L'offrande n'est pas qu'un signe de reconnaissance entièrement gratuit. L'offrande à laquelle nous avons été invités à participer tout à l'heure, n'était-elle pas pour nous l'occasion de prolonger notre louange ? S'attirer la faveur de Dieu, motive pour une bonne part le geste de Caïn. On peut voir ici l'amorce du sens que prend l'offrande dans les religions païennes aujourd'hui. Là on se doit de faire des offrandes pour amadouer les dieux afin d'attirer leurs faveurs. Et si la pluie ne vient pas, ou des calamités surviennent, c'est que les dieux n'ont pas été rassasiés, il faut donc encore leur apporter plus ! Un autre indice est je crois à relever dans ce sens dans notre texte ; c'est la prière de Caïn lorsqu'il marchande avec Dieu une condition d'Exile plus supportable. Sa relation à Dieu à quelque chose d'étonnant... En tout cas, tel n'est pas le sens de l'offrande dans la Bible. On ne donne pas à Dieu pour faire pression sur lui, en calculant pour mieux le contraindre de nous en donner plus ! Que chacun donne avec joie, librement comme il l'a résolu en son cœur...

La Zazannie et son engrenage

    Mais tous les païens n'en viennent cependant pas aux mains ! Quelles sont donc les étapes successives de la spirale de la violence qui mène ici Caïn au meurtre ?

1ère étape : mal interpréter pourquoi Dieu jette un regard de faveur sur mon frère

    Ce terrible cycle commence me semble-t-il par un faux raisonnement. Caïn raisonne selon un principe de causes à effets : si Abel a plus de faveur que moi, c'est que Dieu ne m'aime pas autant que lui, qu'il me juge donc que je suis coupable, Dieu est donc injuste... Au lieu de se réjouir et de bien agir, Caïn se braque et interprète l'attitude de Dieu comme une sanction, un rejet de sa personne. Dieu ne lui " doit-il " pas un regard de faveur, lui l'aîné qui travaille dur la terre maudite alors que le petit dernier passe ses journées à garder le troupeau ? à plusieurs reprises, nous voyons comment Dieu décide dans sa liberté de ne pas forcément choisir l'aîné dans la famille... Qui le contraindrait donc à choisir forcément celui qui est né avant les autres ? Mais que les " aînés " parmi nous ne se sentent pas déconsidérés, Il n'y a pas que des " brebis galleuse " parmi les aînés... Jésus était l'aîné de Marie, son premier-né... les " aînés " ont là un beau sujet d'identification !

2ième étape : la jalousie

    Pour Caïn, de ne pas être au centre des meilleurs attentions de Dieu, le place dans une situation insupportable, c'est " trop injuste "... l'excitant à jalouser son petit frère. Plutôt que de " rentrer en lui-même " et de voir ce qu'il devrait faire pour que son offrande soit " meilleure " aux yeux de Dieu, il déplace le cœur du problème sur son frère.

3ième étape : la colère

    Puis cette attitude intérieure se manifeste par une grande colère avec un visage qui se ferme. Mais se mettre en colère ne signifie pas encore devenir meurtrier. Cependant cela peut, si l'on n'y prend pas garde, ouvrir la porte au péché qui est " tapi à la porte " (Gn 4.7), autrement dit ; près à nous entraîner dans un terrible engrenage. Paul écrit aux Ephésiens : " si vous vous mettez en colère, ne péchez pas : que votre colère s'apaise avant le coucher du soleil, ne donnez aucune prise au diable " (Eph 4.26) C'est ce que dit Dieu à Caïn ici, en l'appelant à DOMINER cette bête qui rode autour de lui, à MAITRISER l'attrait de cette spirale qui veut le happer. Jésus a été tenté, pourtant il n'a pas succombé à la tentation...

4ième étape : tendre un piège

    Mais au lieu de se ressaisir, dire " non " à ses pensées insensées, et d'écouter Dieu lui expliquer ce qu'il devrait faire... Caïn se tourne plutôt vers son frère. Il l'attire à l'abri des regards, dans " son " territoire. Que lui dit-il ? Nous l'ignorons. Que répond lui Abel ? Il n'en est même pas fait allusion dans ce texte. En revanche l'Histoire garde que là, loin des regards indiscrets, Caïn " règle ses comptes " avec Abel, et l'assassine ! Mais cela ne règle rien pour Caïn, le vrai contentieux est avec quelqu'un d'autre, le vrai contentieux est d'abord en lui-même ! Il aurait pu agir autrement s'il avait écouté Dieu...

5ième étape : le mensonge & l'arrogance

    Alors, les choses se précipitent ; à la question où est ton frère, Caïn ment : " Je ne sais pas où est mon frère ", puis répond avec arrogance à Dieu ; après tout, " suis-je, le gardien, de mon frère ? " L'air de dire si Dieu ne fait pas son travail, est-ce à Caïn de le faire ?!... qu'il s'en prenne à lui-même...

6ième étape : les regrets

    Confondu par la parole vraie de Dieu, Caïn est ensuite pris de regrets. Ce n'est pas qu'il se repente de sa faute... mais il craint maintenant la trop lourde sanction à endurer !

7ième étape : la plainte de Caïn à Dieu

    Les regrets pousseront Judas Iscariote à se suicider. Caïn lui parlemente avec Dieu, en lui avouant sa crainte des représailles, de la vengeance de ceux qui risquent de le tuer à leur tour.

Dieu

    Et que fait Dieu dans tout cela ?

Bienveillance envers Caïn malgré la sanction

    Le regard favorable de Dieu sur Abel ne signifiait pourtant pas qu'il rejetait Caïn... Tout au long de ce récit nous voyons plutôt le Seigneur faire tout ce qui est en son pouvoir pour tendre la perche à l'aîné et l'inviter à s'arrêter, à renoncer à son projet fou ! Dieu vient vers Caïn, le rebelle qui prémédite un crime... Et même lorsque l'irréparable est commis, avant que la Loi ne fût donnée à Noé puis à Moïse, le Seigneur protègera lui-même le meurtrier de la vengeance humaine. Ainsi il endigue l'escalade d'une violence sans fin. Dieu permet au criminel de construire une ville et lui accorde une postérité " créatrice ". Mais au sein de cette lignée se développera une rare violence.

Bienveillance envers les parents

    L'Eternel est lent à la colère, il est miséricordieux et riche en bonté... Il manifeste aussi sa bonté envers les parents en leur donnant un autre fils ; Seth. Seth ne remplace pas Abel en tant que personne dans la famille. Il est le troisième fils à part entière. S'il remplace Abel c'est du point de vue de la lignée... La lignée Seth est venue remplacer la lignée qu'Abel n'a pu avoir. Luc fait remonter la généalogie de Jésus à Adam par la lignée de Seth et non de Caïn, l'aîné ! ... Luc fait remonter la généalogie de Jésus à Adam par la lignée de Seth et non de Caïn, l'aîné ! Bienveillance envers Abel Mais Dieu fait aussi justice à Abel. " J'entends le sang de ton frère crier vengeance " préfigure dans un langage imagé cette vision de Jean, où dans l'Apocalypse à l'ouverture du 5ième sceau, il voit ceux qui avaient été égorgés à cause de leur fidélité à la Parole de Dieu et du témoignage qu'ils avaient rendu dire : " Maître saint et véritable, jusques à quand tarderas-tu à juger les habitants de la terre et à leur demander compte de notre mort ? " (Ap 6.9-10). à cause de sa foi, la mort d'Abel parle aujourd'hui encore rapporte l'épître aux Hébreux (Hb 11.4). à noter qu'aucun propos du temps du vivant d'Abel nous est parvenu ! C'est seul " le crie du sang " qui nous est parvenu !

Conclusion :

    Caïn sera cependant châtié : ce n'est plus seulement la terre mais sa personne qui tombe sous le coup de la malédiction. Le fugitif est banni ; il doit fuir loin de ses parents mais aussi loin de la présence de Dieu ; c'est l'exil. David, lui ne connaîtra pas le même sort... il a écouté Dieu qui lui a parlé par le prophète Nathan. David a reçu le pardon de son double crime ! Le " bon larron " à la croix est au Paradis avec Jésus ! Le bannissement n'est donc pas une fatalité ! Il y a une autre voie pour celui qui se tourne vers Dieu...

    Dans sa première épître, Jean utilisera de façon typologique les figures de Caïn et d'Abel pour symboliser deux lignées : celle des justes et celle des méchants. Les " justes " ce ne sont pas les parfaits, mais ceux qui ont la " foi qui sauve ", les " méchants " sont les " propres justes " qui à l'image de Caïn croient en l'existence de Dieu, peuvent pratiquer des rites cultuels, mais qui n'ont pourtant pas cette " foi qui sauve "... En exhortant les Chrétiens à qui il s'adresse Jean dit : " Que personne ne suive donc l'exemple de Caïn, qui appartenait au diable et qui a égorgé son frère. Et pourquoi l'a-t-il égorgé ? Parce que sa façon d'agir était mauvaise, alors que celle de son frère était juste. " (1 Jn 3.12-14)

    " Le sang d'Abel parle ", de ces deux voies... mais aujourd'hui il y a un sang qui parle mieux que celui d'Abel ; c'est celui de Jésus (Hb 12.24). Et nous savons en quoi le sang de Jésus est supérieur à celui d'Abel : La mort librement consentie par Jésus " Le juste " parle du pardon et du salut, alors que celle d'Abel réclame la vengeance ! Jésus a bien été mis à mort par ses frères, mais pour porter nos péchés, et nous libérer de l'engrenage irrésistible du mal qui veut aujourd'hui encore conduire l'homme à toutes sortes de crimes ! Ce n'est pas le martyr d'Abel qui sauve, et qui nous donne de dominer " la bête " qui est " tapi " à notre porte... seul le sacrifice de Jésus sauve qui place sa confiance en lui, et en lui seul.

    La haine de Caïn pour Abel est l'occasion pour Jean d'exhorter les chrétiens à qui il s'adresse pour leur dure de ne pas s'étonnez si le monde a de la haine pour eux. Mais il ajoute : quant à nous, nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères... " Il parle là des frères, dans la foi. Et il poursuit : " Voici comment nous savons ce que c'est que d'aimer : Jésus-Christ a donné sa vie pour nous. Nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères. " (1 Jn 3.12-14).

    Puisse le moment de sainte Cène nous rappeler encore la grandeur de cet amour manifesté par Dieu qui en Jésus est venu pour faire de nous des enfants de Sa lignée !

A.R.