
Le cœur fait le théologien
Ce texte sur le cœur du Théologien est tiré d'un document reprenant le texte d'une conférence faite par M. H. BLOCHER sur ce sujet à la Faculté Libre de Théologie Evangélique
Dans quel esprit, dans quelle optique vouIons-nous et devons-nous faire de la théologie ? C'est ce que nous voudrions discerner ce matin.
Quelques versets de l'écriture seront utiles pour nous orienter d'emblée ; j'aurai l'occasion de m'y référer comme à d'autres textes bibliques. Lisons-les : Ephésiens 4, 17-24 : "Voici donc ce que je dis et ce que j'atteste dans le Seigneur : c'est que vous ne devez plus marcher comme les païens, qui marchent selon la vanité de leur intelligence. Ils ont la pensée obscurcie, ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l'ignorance qui est en eux et de l'endurcissement de leur cœur. Ils ont perdu tout sens moral, ils se sont livrés au dérèglement, pour commettre toute espèce d'impureté jointe à la cupidité. Mais vous, ce n'est pas ainsi que vous avez appris (à connaître) le Christ, si du moins vous avez entendu parler de lui, et si vous avez été instruits en lui, conformément à la vérité qui est en Jésus: c'est-à-dire vous dépouiller, à cause de votre conduite passée, de la vieille nature qui se corrompt par les convoitises trompeuses, être renouvelés par l'Esprit dans votre intelligence, et revêtir la nature nouvelle, créée selon Dieu dans une justice et une sainteté que produit la vérité."
Le cœur fait le théologien. La formule que j'ai choisie pour titre, l'historien de l'église, Jean-Auguste NEANDER au XIXème siècle, l'avait prise pour devise : Pectus est quod facit theologum. On a même parfois ironisé à propos de sa préférence pour le sentiment en parlant de "théologie pectorale". En substance, et même dans la forme, il empruntait cette proposition au PIéTISME dont le message, à bien des égards, peut se résumer en ces mots : c'est le cœur qui fait le théologien.
Les évangéliques sont héritiers du piétisme comme ils le sont de la Réforme. Le piétisme a eu pour père officiel SPENER (né en 1635 en Alsace) qui a réagi contre l'orthodoxie luthérienne décadente et a vu se produire un renouveau religieux remarquable. Pour son temps, il est abusif de parler d'orthodoxie morte, mais point trop inexact, hélas ! de parler d'une orthodoxie malade. Formalisme, aridité et discussions sans fin ! Il y avait aussi une piété réelle, un réel attachement à la Bible. Cependant, l'étude de l'écriture tenait trop peu de place dans le travail des théologiens, au profit de raffinements dans les définitions, d'âpreté dans la polémique, de recours à des arguments plus formels que basés sur l'écriture.
Spener a réagi en son temps contre cette maladie de l'orthodoxie et a su et osé exprimer ses Pieux désirs (1675), prêcher la régénération et la conversion, l'expérience personnelle. Beaucoup d'étudiants se sont pressés autour de lui ; il a pu encourager des cercles d'études bibliques assez comparables à des GBU (cercles qui ont été interdits quelque temps après par les autorités de l'église Luthérienne officielle, parce qu'ils représentaient un foyer de fermentation qu'elles craignaient de ne plus pouvoir maîtriser). Un réveil de style original s'en est suivi.
Il y a eu des adversaires : DORNER décrit ainsi la position d'un des adversaires des piétistes : "Conrad DIELFELD ne comprenait pas l'insistance avec laquelle SPENER réclamait des jeunes étudiants en théologie la conversion du cœur. Ceux-ci n'avaient assurément pas besoin d'une grâce particulière de l'Esprit Saint puisqu'ils l'avaient reçu une fois pour toutes, lors de leur baptême. L'absence de la régénération peut priver l'étudiant du bonheur éternel, mais ne saurait l'empêcher de finir ses études. Un chrétien régénéré n'a sur les autres aucun avantage dans l'étude de la théologie." (Hist. de la théologie protestante, Trad. A. Paumier, 1870, p. 545). Telle était la position d'un homme qui se dressait contre le premier piétiste. De Spener, Dorner dit au contraire : "il veut faire passer la vérité de la tête dans le cœur et dans la vie pratique". (Ibid, p. 547)
Beaucoup d'évangélistes aujourd'hui reprennent volontiers ce langage, et même assimilent volontiers l'orthodoxie à la position de C. Dielfeld ; cela, en tout cas, est une injustice, car s'il n'a pas été seul, il s'est écarté de l'orthodoxie antérieure. même HOLLAZ dira de la théologie des "impies" qu'elle est une connaissance de la lettre et non-spirituelle ; représentant autorisé de l'orthodoxie il veut une Théologie spirituelle, "c'est-à-dire appliquée à l'usage spirituel et conjointe à des mouvements du cœur pieux, spirituels".
Je voudrais, quant à moi, commenter cette sentence à la lumière de la Bible pour vous donner un avant-goût d'introduction à la théologie. Je suivrai un chemin quelque peu sinueux qu'on pourrait ainsi résumer : "Oui- Mais - Quand-Même". Ne croyez pas que ce soit mon habitude de progresser ainsi en zigzag ; les étudiants savent que je prends plus souvent la ligne droite, mais ici, elle ne serait pas la plus commode. Ne craignez pas non plus que je vous laisse dans le doute quant à ma pensée ; j'espère bien vous faire atteindre des conclusions nettes sur la position que je crois biblique. Je commence donc par approuver pour mon compte et au nom de ce que je trouve dans la Bible, la formule de Neander et des piétistes : "C'est le cœur qui fait le théologien".
La théologie, connaissance du cœur
La théologie, bien sûr, c'est la connaissance de Dieu dans son déploiement, son approfondissement, son affinement, parfois son raffinement, et on se conforme entièrement au langage de l'écriture en disant que c'est le cœur qui fait le VRAI théologien. Je vois deux ensembles de données qui confirment qu'il en est ainsi.
Il y a d'abord tout ce que nous affirment les textes bibliques sur la PRIMAUTE du COEUR. La primauté du cœur dans la vision biblique de l'homme laisse supposer que la connaissance de Dieu, cet exercice ultime des possibilités humaines, se rapportera au cœur. Vous connaissez le verset du livre des Proverbes qui dit : (4,23): "garde ton cœur plus que toute autre chose car c'est de lui que coulent les sources de la vie".
C'est du cœur finalement que le reste dépend. Vous connaissez aussi la parole qui a été prononcée, par exemple, au moment du choix de David de préférence à ses frères, au moment o? Samuel est allé oindre à Bethléhem un des fils de la famille : "Les hommes regardent à l'apparence, mais Dieu regarde au cœur".
C'est le cœur qui intéresse le Seigneur. Et dans Proverbes 23,26, nous avons cette belle parole : "Mon enfant, donne-moi ton cœur". On ne sait pas très bien si c'est une parole que Dieu prononce dans ce second texte ou si c'est le maître de Sagesse qui dit cela à son disciple : "mon enfant, donne-moi ton cœur", mais au fond, cela revient au même, car le maître de Sagesse parle au nom de Dieu. Ce qui intéresse Dieu, c'est le cœur. Un grand savant français, spécialiste du Moyen-Orient ancien, édouard DHORME, résume en disant : "L'homme vaut ce que vaut son cœur". Ce qui laisse bien supposer que la théologie, la connaissance de Dieu déployée, approfondie, affinée, procédera du cœur.
Et plus précisément, c'est le deuxième ensemble de données : dans l'écriture, la juste et vraie connaissance de Dieu est attribuée au cœur.
Vous avez par exemple dans le livre du prophète Jérémie (24,7) : "je leur donnerai un cœur pour qu'ils connaissent que je suis l'éternel", littéralement, "pour me connaître, que moi l'éternel". La connaissance de Dieu est ici directement rattachée au discernement d'un cœur nouveau que le Seigneur donnera. Au chapitre 31,33a retentit la grande prophétie de la nouvelle alliance, prophétie plusieurs fois citée dans le NT et à laquelle Jésus fait allusion au moment de l'instruction de la Cène. Elle dit que dans la nouvelle alliance, Dieu mettra sa loi au-dedans des bénéficiaires de cette alliance ; "il l'écrira dans leur cœur,,. Et la conséquence suit au verset 34 : la loi écrite dans leur cœur, c'est la possibilité d'une connaissance de l'éternel. On peut traduire "instruction" ; le mot "loi" a ce premier sens de directive et d'instruction. Il ne s'agit donc pas seulement d'une connaissance de l'éternel qui resterait un pur contact personnel, mais de la loi de l'éternel qui se diversifie de façon ordonnée, systématique. On peut évoquer la théologie ! Dans le NT, rappelons la béatitude qu'à prononcée Jésus sur la montagne (Mt 5,8) : "Heureux ceux qui ont le cœur pur car ils verront Dieu". Au fond, l'entreprise théologique est un effort pour mieux le voir dans le miroir des écritures et de ses oeuvres. C'est, bien sûr, comme dit l'apôtre Paul, une vision dans un miroir en énigme (voilà la traduction littérale de ce qu'il a dit dans la première aux Corinthiens chapitre 13) ; ce n'est pas encore la vision selon laquelle nous connaîtrons comme nous avons été connus, cependant, c'est déjà un effort de vision. Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu.
Dans II Corinthiens 3,15, il nous est dit que les israélites incroyants ont un voile jeté sur leur cœur, de telle sorte que lorsqu'ils lisent l'AT, ils n'en comprennent pas le sens. Ils ne discernent pas que l'AT vise Jésus-Christ. Un voile jeté sur le cœur, voilà ce qui empêche de comprendre, de faire une saine exégèse de l'AT, d'arriver à la bonne interprétation. L'entreprise théologique est ici rattachée au cœur. Et au chapitre 4 verset 6 de Il Corinthiens, Dieu dit que la lumière. brillera du sein des ténèbres...
C'est dans le cœur que se produit l'illumination qui permet de connaître Dieu "sur la face" ou en la personne de Jésus-Christ ! Voilà qui pourrait être une très belle définition de la théologie chrétienne ! Dans épître aux Ephésiens, nous trouvons quelque chose d'assez semblable : déjà dans le premier chapitre (aux versets 17 et 18), Paul demande que le Père de gloire donne à ses lecteurs un esprit de sagesse et de révélation dans sa connaissance ; "Qu'il illumine les yeux de votre cœur pour que vous sachiez quelle est l'espérance qui s'attache à son appel, quelle est la glorieuse richesse de son héritage au milieu des saints... "
Magnifique explication des buts de la théologie ! Là encore, nous avons presque tout un programme d'édification théologique et vous remarquerez que c'est par les yeux du cœur que l'on discerne ces choses. Un peu plus loin, au chapitre 3,17-18, l'apôtre souhaite que Christ habite dans les cœurs par la foi, afin que ses 'lecteurs puissent comprendre avec tous les saints quelle est la hauteur, la largeur, la longueur et la profondeur et connaître l'amour du Christ qui surpasse toute connaissance. Et dans le passage que nous avons lu tout à l'heure, (chapitre 4,17-18), vous avez pu remarquer, l'ignorance qui est dans les païens est associée à l'endurcissement de leur cœur. C'est bien le cœur qui fait le théologien. La théologie est une connaissance du cœur. Ici, cependant, je prends mon premier virage. Si la proposition piétiste s'accorde avec le langage de l'écriture, tout semble basculer quand on s'interroge sur le sens des mots.
Le cœur, siège de l'intelligence.
A coup sûr, pour la Bible, c'est le cœur qui fait le théologien, mais : "Qu'est-ce que le cœur ?" Pour les piétistes, nous l'avons vu, le cœur, c'est avant tout le sentiment. Nous l'avons remarqué dans certaines des citations que nous avons lues ; le cœur s'oppose à l'intelligence, à la raison. Bien souvent comme dans la phrase de Dorner, le cœur est séparé de la tête. J'ai même parfois entendu dire : "Celui-là, il aura manqué la vie éternelle de 30 cm ; il est sauvé ici dans la tête, mais pas là dans le cœur."
L'habitude de cette opposition marque fréquemment les milieux influencés par le piétisme. En France, les formules percutantes de PASCAL impliquent aussi la scission entre cœur et raison : "Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas". Bien que chez Pascal le cœur soit une affaire très complexe il n'en donne jamais de définition- c'est beaucoup plus que l'affectivité - on trouve-chez lui cette antithèse que souvent les chrétiens évangéliques considèrent comme allant de soi. Alors vient se surajouter un irrationalisme, l'anti-intellectualisme qui rejoint certaines tendances très fortes de notre culture contemporaine. Vous savez que nos contemporains s'élèvent avec beaucoup de vigueur contre l'emprise de la raison raisonnante : elle réussit trop bien la technique, elle semble aboutir à un système étouffant pour l'homme une vague d'irrationalisme déferle, évidente à la fois dans les moeurs et dans les arts.
Ce sont des choses bien connues. Or, dans les milieux chrétiens, au nom de la piété du cœur, s'opère facilement une alliance avec les courants les plus irrationalistes du monde, ceux qui justifient l'expérience purement spontanée, sans ordre et sans règle définie. Prenez l'écriture, vous ne trouverez rien de tout cela ! Si vous cherchez dans la Bible, AT et NT, ce que vous y trouverez, c'est le contraire. Jamais le cœur ne s'oppose à l'intelligence. Jamais apparaît l'antithèse entre la tête et le cœur. Jamais vous ne trouverez de dévaluation de l'activité intellectuelle comme telle. Jamais elle n'est mise en accusation comme cause d'une sécheresse, d'une déformation ou d'un affadissement de la ferveur religieuse. Divers termes sont utilisés, et si vous en faites une étude, vous découvrirez que la plupart du temps les mots : comprendre, intelligence, raison, sont pris en bonne part dans le NT et dans l'AT d'une manière qui contraste avec les usages de notre "patois de Canaan".
La Bible fait une autre antithèse. Certains parfois se méprennent et pensent que c'est une opposition entre la raison et le cœur, quoiqu'elle ne soit pas du tout exprimée en ces termes. C'est l'opposition des 2 sagesses, ou si vous préférez, des 2 intelligences. Au début de 1 Corinthiens, Paul proclame que Dieu a déclaré folle la sagesse du monde ; le monde a été incapable d'aboutir à la connaissance de Dieu et la sagesse du monde taxe de folie l'évangile. Bien des gens s'arrêtent au premier volet qu'on trouve au premier chapitre de la démonstration de l'apôtre Paul et disent : "Vous voyez, d'un côté la sagesse et de l'autre, la connaissance du cœur,. Mais l'apôtre Paul a grand souci de ne pas laisser ses lecteurs se méprendre sur sa pensée car il ajoute : "Cependant, c'est une sagesse que nous parlons (litt.) parmi les chrétiens adultes". Il expose ensuite qu'il y a une véritable sagesse que malheureusement, parce qu'ils étaient des enfants en Christ, incapables de prendre autre chose qu'un biberon, il n'a pas pu leur communiquer. Pour apprendre la vraie sagesse, il faut des chrétiens spirituels et non pas des chrétiens charnels, comme l'étaient encore les Corinthiens. L'opposition n'est pas du tout entre le cœur d'un côté et l'intelligence de l'autre, mais entre la sagesse selon le monde et une autre sagesse bien différente, précisément celle qui doit se développer en théologie.
Au fond, dans la Bible, le cœur, c'est la tête ! Comment opposerait-on l'un à l'autre ? Pour nous, la tête, c'est ce qui pense : ce n'est pas la représentation courante dans la Bible. Lorsque la métaphore de la tête est employée, plus rarement que dans notre langage courant, il s'agit essentiellement de l'autorité (du rapport d'autorité). La tête, c'est le chef. Le cœur est, dans le langage biblique, le plus couramment, le siège des opérations de la réflexion, le jugement, l'entendement. Le cœur et non pas la tête.
Un savant d'AT anglais, le professeur H. WHEELER ROBINSON, a fait le compte des usages du mot "cœur" dans l'AT et il arrive au résultat suivant : il n'y a pas moins de 204 fois dans l'AT usage du mot cœur dans le sens intellectuel. Voici quelques exemples particulièrement frappants. Dans Deutéronome 8,5, Moïse parlant au peuple, évoque la parole intérieure de celui qui réfléchit et il dit littéralement : "Tu sauras en compagnie de ton cœur" ("Reconnais en ton cœur... " trad. Segond). Tu sauras avec ton cœur. ; ainsi, j'exprime exactement ce que nous avons dans le mot "conscience", caractéristique de la vie intellectuelle. Un autre passage : 1 Rois 3,5-14, qui concerne Salomon et la sagesse qui lui a été donnée : on y découvre son dialogue avec Dieu à propos de la sagesse qu'il recevra. C'est cette sagesse qui a permis à Salomon de bien juger les affaires qu'on lui présentait. C'est cette sagesse qui lui a permis de juger et gouverner comme un économiste avisé, de faire des recensements, des classifications d'animaux, de plantes et de réunir un savoir encyclopédique. Cette sagesse très diversifiée correspond bien à un travail de l'intelligence. Or, elles est rapportée au cœur : "Accorde donc à ton serviteur un cœur intelligent pour juger ton peuple et pour discerner le bien du mal, car qui pourrait ... " (1 Rois 3,9). Le cœur "intelligent", littéralement, c'est un cœur écoutant, qui sait percevoir. Percevoir quoi ? La voix de l'éternel, lui qui seul donne le discernement du bien et du mal. Le mot cœur est encore employé à propos d'opérations intellectuelles. Très intéressante est l'expression que l'on trouve à plusieurs reprises dans le livre des Proverbes (6, 32 ; 7,7 ... ) "manquer de cœur" ; les traducteurs, en tenant compte du sens courant des mots en français, n'ont pas mis le mot cœur ici ; ils ont mis "sens" : "celui qui commet l'adultère avec une femme est dépourvu de sens ... " Mais littéralement, c'est "manque de cœur". Pour le français courant, l'adultère serait plutôt une affaire de cœur, de cœur trop large 1 Pour nos contemporains, manquer de cœur signifie le plus souvent manquer de passion ou de compassion, manquer d'affectivité. Pour les classiques, il signifiait plutôt le courage : "Rodrigue, as-tu du cœur ?"
Pour la Bible, le cœur, c'est la tête ! Une autre preuve très remarquable du sens intellectuel, c'est le choix du mot grec qu'ont fait les traducteurs de l'AT, deux ou trois siècles avant J-C, lorsqu'ils ont d° traduire le mot cœur... Ces Juifs (qui étaient sans doute tous réunis à Alexandrie), qui savaient bien l'hébreu pour traduire l'hébreu en grec, et qui savaient bien le grec, ont cherché un mot grec qui corresponde au mot cœur avec le sens qu'il avait dans l'AT et ils ont choisi très souvent le mot grec "NOUS-, le mot classique pour la raison, l'intelligence, le mot de PLATON et d'ARISTOTE. Le savant philologue Ceslas SPICQ définit le mot "NOUS" comme "la faculté raisonnable capable de comprendre après réflexion, l'esprit exégétique et mathématique" (Dieu et l'homme selon le NT, p. 140 n.3).
Et nous avons dans l'AT au moins deux cas remarquables où il apparaît que le NT approuve : la citation de Jérémie 31, 33 par Hébreux 10, 16 en grec se rendrait très littéralement "je mettrai mes lois sur leur cœur et sur leur intelligence, je les écrirai" ; ainsi le mot "dedans", l'intérieur, dans l'hébreu de Jérémie, a été traduit "cœur", et le mot "cœur" dans l'hébreu de Jérémie a été traduit "intelligence" par l'épître aux Hébreux ! Autre citation remarquable, celle que Jésus fait du premier et grand commandement dans Marc 12, 30 ; Jésus dit : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ‚me, de toute ta pensée et de toute ta force". Si vous lisez dans Deutéronome 6 la formule, vous verrez qu'elle n'est pas quadruple mais triple. Ici, Jésus ou l'évangile, ajoute le mot "pensée". Je ne crois pas que cela veuille dire que Jésus ajoute au sens du commandement de Deutéronome 6. Ce n'est pas cela. L'évangile est écrit en grec. Traduisant en grec ce commandement du Deutéronome, l'Esprit de Dieu a jugé nécessaire d'ajouter le mot "intelligence" pour qu'on comprenne bien, parce que les Grecs, en général, n'attribuaient pas au cœur les opérations intellectuelles ; pour eux, "cœur" signifiait courage, émotion, sentiment. Pour préserver le sens, il fallait préciser : l'intelligence. Quelle preuve du statut de l'intelligence dans la perspective biblique !
On peut dire que l'intelligence est une faculté triple.
- C'est la faculté de rassembler (nous avons pratiquement ce sens dans le mot "comprendre" qui veut dire "prendre avec"). Tant que les choses restent éparpillées dans la nature, nous ne comprenons pas. C'est le chaos. Qu'est-ce que comprendre ? C'est mettre les choses ensemble, avoir une vue qui rapproche ce qui était épars. Telle est la première caractéristique du travail de l'intelligence.
- La deuxième caractéristique, c'est le tissage de liens entre des objets que l'on distingue et que l'on relie à la fois. Il ne suffit pas de rassembler : on aboutit à une masse très indigeste. Mais le travail de l'intelligence est aussi le travail du discernement. L'intelligence différencie. Dans le mot même "intelligence" (inter-lectio), le préfixe "inter" est là pour nous montrer que l'intelligence travaille aussi dans la différence, pas seulement dans le rassemblement. Elle établit des rapports, elle institue des relations, elle jette des ponts, perce des tunnels, fraie des routes.
- Le troisième trait caractéristique à nos yeux, c'est la sensibilité à la loi, à une espèce de nécessité. Le propre de l'intelligence, c'est de ne pas pouvoir résister à cet enchaînement comme on dit, des prémisses à la conclusion. Si A, donc B. Etre intelligent, rationnel, c'est sentir la force du donc qui s'impose. De manière globale, on peut dire que la philosophie moderne, parce qu'elle veut se passer de Dieu, a essayé d'expliquer cette nécessité à partir de l'intelligence elle-même. Elle a échoué. Le théologien évangélique Auguste LECERF disait : "Seul Dieu peut faire comprendre à la raison l'autorité de la raison". C'est parce que la raison humaine est au fond une sensibilité à l'ordre de Dieu et à enchaînement des choses dont Dieu a déterminé la nécessité, que la raison a cette faculté de reconnaissance des liens insécables.
Pouvoir ainsi "intelliger" (!) nous permet de louer le Seigneur d'une manière unique parmi les créatures terrestres. Toutes les créatures glorifient le Seigneur, toutes sont soumises à son autorité et le glorifient du même coup ; mais le propre de l'homme est de pouvoir reconnaître la nécessité que Dieu a instituée, de pouvoir, ensemble, voir les choses que Dieu a faites et leurs liens. L'homme seul peut prendre conscience de la sagesse que Dieu a mise dans son oeuvre et ainsi, seul, peut dire : oui, amen ; c'est ainsi que cela devait être, c'est magnifique. Je te loue Père, de ce que je vois de ton oeuvre. L'émerveillement et la louange jaillissent du jugement qui perçoit les harmonies et les nécessités. Telle est la glorification spécifique de Dieu par la créature en son image, douée comme lui d'intelligence.
S'il en est ainsi, pourquoi l'anti-intellectualisme que nous trouvons chez tant de chrétiens évangéliques ?
Beaucoup de gens ne se posent pas la question du sens des mots : ils pensent que cela va de soi ; ils importent ainsi dans le texte des idées qui lui sont étrangères. Dans la mesure où nos contemporains arrivent à la Bible persuadés que le cœur est autre chose que l'intelligence, quand ils lisent tous les textes qui nous montrent qu'effectivement, c'est le cœur qui fait le théologien, alors ils concluent que ce n'est pas la raison.
Ils se font piéger par les mots. Mais je pense que ce n'est pas tout. Il nous faut voir aussi la part de la paresse. La part de la paresse et peut-être parfois de la peur ! Eh oui ! User de son intelligence pour déployer et approfondir la connaissance de Dieu, cela veut dire travail, travail qui fait parfois transpirer à grosses gouttes. Il faut se soumettre à une discipline, ce n'est pas toujours amusant ! La théologie est passionnante, mais ce n'est pas un divertissement 1
La paresse est la peur : la peur de l'effort. En parlant de peur cependant, je pense à la peur-peur, la peur d'être battu ou défait. La théologie en effet, est aussi un combat. Qui descend dans l'arène théologique doit lutter avec des suggestions d'intellectuels brillants mais qui pourtant préconisent une autre sagesse que celle de l'écriture. Alors, par peur d'être vaincus ou meurtris, nous préférons céder tout le terrain de l'intelligence et nous cantonner au terrain du "cœur),, là o? nous avons l'impression d'être à l'abri. L'anti-intellectualisme trahit l'insécurité intérieure. Dieu en est-il honoré ? Je suis persuadé que si Dieu a fait reposer sa bénédiction comme il l'a fait d'une manière éclatante sur le travail de Francis SCHAEFFER, c'est que F. Schaeffer a été le premier dans les milieux évangéliques, depuis bien longtemps, à discuter avec les incroyants sur le terrain intellectuel. L'évangélisation des intellectuels jusque là s'était généralement contentée de prendre les gens par le cœur, au sens moderne et non biblique. Il y avait un domaine de l'existence humaine, de la création divine que l'on abandonnait en quelque sorte à l'adversaire. Et F. Schaeffer a été le premier à dire canon" et à user de son intelligence pour rendre témoignage. Je crois que le Seigneur a voulu spécialement honorer ce courage- qui l'honorait lui-même, par la bénédiction qu'il a fait reposer sur l'entreprise.
Une autre raison qu'on peut mentionner, c'est la commodité d'avoir un bouc émissaire. Parce qu'il est très facile de rejeter sur la raison, l'intelligence, la responsabilité des déficits que l'on perçoit dans sa vie spirituelle ; on dit à ce moment-là : "oh oui, c'est parce que j'ai voulu m'attacher à l'intelligence, parce que les gens qui m'enseignent s'attachent à l'intelligence". On ne va pas jusqu'au fond des choses, on ne met pas en cause les vraies responsabilités. C'est la faute de la raison comme telle. La tentation est constamment présente dans les études de théologie. Du fait du travail, de la discipline, du fait que toute modification implique une remise en cause de soi et même des formes de la vie et piété, il arrive assez souvent qu'un étudiant en théologie connaisse après un certain temps une petite crise dans sa vie spirituelle. étudier la Bible devient un travail scolaire, une chose qui demande un effort ; on n'était pas habitué à cela ! Trouver un autre style de méditation qui intègre le savoir neuf, cela coûte de l'énergie. Ce n'est pas une chose que l'on fait facilement. A ce moment s'insinue l'impression de décalage, de découragement, de dessèchement. La tentation, c'est de dire : c'est la faute de l'exercice de l'intelligence, c'est la faute de la théologie, comme théologie qui met en oeuvre la raison, le travail, le jugement, etc... Le piège est subtil ; en réalité, la théologie a bon dos, elle sert de bouc émissaire. Voilà quelques uns des ressorts de l'anti-intellectualisme souvent présent dans nos milieux évangéliques : les raisons sont de mauvaises raisons. Je voudrais reconnaître pourtant, et c'est mon deuxième virage annoncé, le virage du "quand-même", qu'il y a aussi de bonnes raisons.
L'intelligence, fonction dépendante
Si l'adage : "le cœur fait le théologien", ne veut pas dire ce que les piétistes lui ont fait dire, parce qu'ils ont eu une notion du cœur qui n'est pas biblique, ils ont quand-même redécouvert quelque chose d'important que les théologiens sont toujours tentés d'oublier et que la formule : "C'est le cœur qui fait le théologien" nous rappelle. Après avoir essayé de corriger la compréhension du mot cœur, je dois y venir.
Que nous enseigne l'adage biblique : "Le cœur fait le théologien" ? Tout d'abord que le cœur est le siège de l'intelligence ; mais il n'est pas que cela ! Et cette constatation est très importante. Le cœur, dans le langage biblique, c'est tout l'homme intérieur ; l'homme intérieur, c'est le cœur (Ephésiens 3 ou 1 Pierre 3), et le cœur, l'homme intérieur tout entier. Il y a d'autres usages que les 204 usages intellectuels que Wheeler-Robinson a recensés : il y en a 195 pour la volonté, 166 pour les sentiments et les émotions. On ne peut pas faire de "cœur", sans plus, un synonyme d'intelligence. Le cœur noue ou tresse toutes les facultés spirituelles, pas seulement celles de l'intelligence. Vérité très importante et négligée ! On peut dire que notre tradition occidentale a fait de l'intelligence comme une entité à part. On l'a, selon le terme technique, hypostasiée. Telle n'est pas du tout la perspective biblique, justement parce que c'est le cœur qui pense. En fait, je serais tenté de dire : il n'y a pas d'intelligence ; l'intelligence n'existe pas. Il n'y a toujours que des hommes qui "intelligent". Le cœur pense, réfléchit, analyse, enchaîne, conclut, .... et toujours le cœur dans sa diversité.
Cela veut dire que l'intelligence n'opère jamais sans l'influence de la volonté et des sentiments. Vous ne pourrez jamais séparer l'utilisation de l'intelligence des autres fonctions. C'est le cas dans toutes les branches du savoir. Même en Physique et en Chimie, il y a des qualités de caractère qui sont utiles à la recherche : l'honnêteté, la persévérance, la patience ; ces vertus ont un effet décisif sur le travail scientifique. Il y a des savants qui sont passés à côté de compréhensions importantes par vanité, par paresse, parfois par l'effet d'un légalisme qui stérilisait l'invention des hypothèses. Déjà, en Physique et en Chimie, combien plus dans l'intelligence des choses de Dieu, elles qui touchent à notre rapport le plus personnel avec lui !
Combien plus, puisque cette connaissance exige une illumination de la part de Dieu et qu'il résiste aux orgueilleux, mais fait grâce aux humbles". Cela ne se rapporte pas uniquement à la justification, cela se rapporte à toute la vie chrétienne dans tous ses aspects, et en théologie aussi bien. Je suis absolument persuadé que Dieu cache certaines vérités de la Parole à celui qui aborde l'écriture avec présomption et orgueil et qu'il fait grâce aux humbles. Il y a donc une influence des autres aspects de la vie intérieure sur le travail du théologien. Le cœur n'est d'ailleurs pas seulement un complexe de fonctions, comme j'avais l'air de le suggérer il y a un moment ; c'est un centre unificateur.
Ce n'est pas seulement l'entrelacs des fonctions intellectuelles, affectives, volitives ; plus profondément, le cœur est la racine qui se rapporte à Dieu. Pas seulement influence latérale mais détermination radicale de l'intelligence par le cœur ! La fonction intellectuelle est influencée de tous cotés par les sentiments et la volonté, mais surtout, elle dépend radicalement de l'orientation du cœur, du centre de la personne, du rapport avec Dieu. C'est pourquoi, dans les textes bibliques que nous avons lus, l'endurcissement du cœur produit l'obscurcissement de la pensée. L'orgueil endurcit le cœur ; il résiste à Dieu et Dieu lui résiste ; il réprime la vérité et Dieu le livre à son égarement (Romains 1,18ss). Il faut, en conséquence, pour une théologie droite, un cœur régénéré, un cœur préparé, bonifié, qui reçoit la semence et la fait fructifier : condition sine qua non à un entendement perspicace pour le discernement des choses de Dieu. La pensée saine exige une réformation. L'apôtre Paul appelle ainsi les Romains à la "métamorphose" par le renouvellement de l'intelligence, à la conformation non pas au monde, mais à la vérité de Dieu (Romains 12,2).
Les incroyants peuvent disserter sur les doctrines chrétiennes. Ils peuvent en manipuler les termes comme on joue avec des cubes d'enfants et, pour un temps, donner l'impression au dehors qu'ils ont compris. Ils manipulent les signes, mais ils ignorent les choses que les signes représentent : ils ne sont pas "dans l'axe", ils glissent dans des bourdes monumentales. Ils crient à la contradiction quand il n'y a pas même difficulté ! De tels faux pas ne sont pas rares dans les livres de gens très intelligents, ils montrent soudain qu'ils n'ont pas compris quelque chose d'élémentaire. Le brave chrétien, en lisant sa Bible avec l'aide du St-Esprit, même sans grand savoir "technique", avait saisi le sens. Que le brio, le renom, les titres cessent de nous intimider !
Il est aussi possible, vous le savez, pour le croyant, de succomber au bluff de l'adversaire et de se comporter comme s'il était un incroyant. Que celui qui est debout prenne garde de tomber ! Sur chacun de nous pèse la menace de la myopie, pour employer une expression de l'apôtre Pierre : "Celui qui met en oubli les choses qu'il a apprises et ne cherche pas à ajouter la connaissance à la foi, montre qu'il est myope" (II Pierre 1,5.9). Et à la myopie, oserons-nous ajouter, se conjuguent d'autres défauts de la vision. Lorsque le cœur ne se dirige pas droit sur Dieu, l'écart produit de l'astigmatisme ; la perception des choses de Dieu se déforme. Comment veiller à l'hygiène des yeux du cœur ? Il y a un temps pour le travail, pour l'étude - on se soumet à la discipline de l'intelligence. Il y a aussi le temps de la prière et de la méditation. Luther disait que trois choses font le théologien
Ajoutons la participation à la vie d'église ! Le don du théologien qui doit développer l'intelligence des choses révélées, n'est pas le seul. Il ne s'épanouit et ne porte ses fruits qu'en symbiose avec les dons des autres membres du Corps. Le théologien n'est rien sans la communion de ses frères ; il a besoin d'eux, ils ont besoin de lui.
Nous pourrions longuement développer ces recommandations finales. Le temps ne le permet pas. Soulignons seulement leur caractère éminemment pratique. Eh bien ! Les suivre signifie simplement reconnaître, bien reconnaître la portée de la formule choisie pour notre titre : c'est le cœur qui fait le théologien."