FAUT-IL DEFENDRE LA VERITE ?

    Le Nouveau Testament nous exhorte à défendre la Vérité (Ph 1.7, 16 ; 1 Pi 3.15…). Les apôtres nous en donnent l'exemple contre les adversaires du dehors et du dedans.

Trois objections

    Comment répondre, alors, aux objections qu'on fait si fréquemment de nos jours à l'idée d'une défense de l'Évangile (apologétique ou polémique) ? ne sommes-nous pas en effet des témoins et Évangile une folie pour la Raison humaine (objection 1) ?La Vérité ne nous dépasse-t-elle pas, et n'avançons nous rien à apprendre des autres (objection 2) ? N'est-il pas vrai que l'incroyant, ne connaissant pas la vérité, ne peut pas être contraint par des arguments à la reconnaître (objection 3) ? N'est-il pas plus évangélique, au fond, de parler de témoignage, de dialogue, de proclamation ?

    Une remarque importante d'abord. La Bible, à coup sûr, ne met pas la défense au centre de notre vocation. Notre tâche est avant tout de témoignage et de simple proclamation. Quand l'apologétique a remplacé la prédication, comme au XVIIIe siècle, quand les raisons ont détrôné l'annonce claire et massive du message, le Christianisme dépérit bientôt, desséché. C'est pourquoi les objections ne sont pas à rejeter sans nuances : elles mettent en garde contre un réel danger. Mais s'ensuit-il que toute défense doive être abandonnées, comme on le suggère, malgré plusieurs textes clairs du Nouveau Testament ?

Analyse des objections

Raison et Révélation

    Évangile révélé heurte la Raison humaine. C'est certain. La Bible le déclare clairement, et l'expérience le confirme. Mais pourquoi ? Est-ce parce que la Raison est la Raison, inapte par essence à saisir le spirituel ? Ou parce que cette Raison est corrompue par le péché ?

    Si la première raison était juste, l'objection qu'on fait à ce propos à l'idée de défense de la Vérité serait solide. La Vérité n'aurait rien à voir avec le domaine de la Raison. C'est ainsi qu'on l'entend généralement.

    La Bible, elle, l'entend autrement. On n'y trouve nulle part cette défiance de la Raison comme telle qui caractérise les philosophies modernes/ La Raison n'est pas une entité à part, c'est un aspect de nous-mêmes. Elle est obscurcie par son orgueil et sa révolte : notre orgueil et notre révolte, mais elle était créée pour glorifier la Vérité de Dieu. Elle doit se convertir, se re-former (Rom 12.2). Évangile est aussi pour la Raison humaine : Raison non pas maîtresse et mesure de la Vérité, mais soumise à la Parole de Dieu, et bienheureuse dans cette soumission.

    La vérité, dans l'Écriture, certes, est Vie, et nous la trouvons souverainement dans la personne de Jésus, mais ce n'est pas au détriment d'un fort accent sur la Vérité-doctrine, dont les enseignements s'ordonnent, s'enchaînent, et s'entraînent, selon une harmonie qui suit la pensée.

    Ainsi l'objection qui se fondait sur l'opposition de la vérité et de la Raison ne tient pas. Elle vaut contre une certaine apologétique, celle de la Raison naturelle, mais non pas contre celle de la Raison régénérée, soumise à Écriture.

    Quant à la notion si populaire aujourd'hui d'une Vérité-vie insaisissable, inexprimable, éclair dans la crise, ou même simple ouverture à l'avenir, nous devons la dénoncer sans faiblesse. La Vérité de Christ est indissolublement Vie et doctrine.

Possession et Partage

    De l'arrogance et de la hargne, nous ferons bien de nous garder toujours. Certes, la Vérité de Dieu nous dépasse. Certes, nous pouvons en découvrir de nouveaux aspects grâce aux autres, même si nous les savons sur certains points très éloignés des enseignements bibliques. Lorsque nous engageons la conversation, il nous faut apprendre à vraiment écouter l'autre, et pas seulement pour qu'il nous écoute à son tour.

    Seulement, ne glissons pas dans la confusion de pensée. Si détestable que cette doctrine paraisse à notre siècle, sachons-le, nous possédons la Vérité que Dieu nous a révélée, tout en étant possédés par elle. Elle nous est donnée en " dépôt ", dit Paul. Cela ne signifie pas que nous ayons barre sur elle. Cela signifie que nous l'avons avec nous, accessible en tout temps, ouverte, d'une manière stable et définitive. " Nous avons la pensée de Christ " dit Paul (1 Co 2.16, et c'est d'ailleurs le mot classique " Raison "). Toute la polémique apostolique le montre (par ex Ga 2.5).

    Les incroyants sont dans les ténèbres, " privés de vérité " (1 Tim 6.5). Il n'y a donc pas symétrie dans le dialogue. Nous sommes porteurs, par grâce, d'un trésor que n'ont pas les autres. Tel est le point de vue constant du Nouveau Testament, qui fait s'effondrer la seconde objection faite à la défense de l'Évangile. Nous avons bien la Vérité, par la miséricorde de Dieu en Christ.

    La crainte de paraître " négatif " est trop superficielle pour qu'il soit nécessaire de s'y arrêter. L'authentique charité ne peut que chercher à tirer des ténèbres, et à communiquer la Vérité qui donne la Vie. Que dirait-on d'un médecin qui refuserait d'enlever les tumeurs pour rester " positif " ? Et l'on ne lutterait pas contre le mensonge qui ronge et pourrit le cœur ?

Proclamation et persuasion

    La troisième objection pose un problème plus difficile. Nous ne pouvons pas ici répliquer par un " mais " de correction. Nous n'avons pas de déformation du message biblique à démasquer. Il est vrai, simplement, que l'homme naturel ne reçoit pas les choses de Dieu. Il est vrai que le miracle du changement de cœur peut seul faire passer des ténèbres à la lumière. Il est vrai aussi, absolument, qu'il faut partir de la Vérité pour arriver à la Vérité, qu'il faut être dans la lumière pour y voir clair ! Toute défense de l'Évangile qui l'oublie s'oppose à Écriture.

    Armés de cette certitude, nous pouvons exclure plusieurs types d'apologétiques qui ont connu la faveur de certaines époques. L'apologétique rationaliste, qui part de l'homme naturel comme s'il pouvait atteindre la Vérité par ses forces propres, est évidemment condamnée. Mais il faut rejeter aussi une forme très répandue de défense de la Vérité : il ne faut pas chercher à partir d'une vérité préliminaire que le croyant ou l'incroyant posséderait en commun, d'un préambule naturel à la Révélation, comme si l'homme naturel connaissait, malgré tout, un peu des choses de Dieu. La Bible ne permet pas cette atténuation de la gravité du péché. Ainsi se trouve dénoncée l'apologétique officielle du catholicisme Romain, dont c'est la conception-clé.

    Que reste-il ? La tâche, en tout cas, nous est bien définie. Il nous faut défendre la Vérité, puisque le Nouveau Testament nous l'ordonne, mais sans rien sacrifier des grands principes bibliques : gravité du péché, nécessité du Saint-Esprit, unité de la Vérité.

    Comment une telle défense est possible, et quel rôle elle joue dans la conversion, c'est ce qui nous reste à étudier.

L'apologétique selon l'enseignement biblique

    Comment défendre Évangile, sans se contenter de la seule proclamation, et rester pourtant sur l'unique terrain de l'Évangile ? Comment demander aux hommes de reconnaître sa Vérité, alors qu'ils ne la connaissent pas ? N'est-ce pas dans une impasse que le Nouveau Testament nous a conduits ? Nous serions tentés de le penser. Ses exigences paraissent, au premier abord, contradictoires.

    C'est en laissant s'élargir notre horizon que nous découvrirons l'issue. Le rapport de la Vérité à l'homme naturel est, en effet, plus vaste, plus riche, plus complexe, que nos premières formules en pouvaient donner l'impression.

Le témoignage universel

    Lorsque nous disons " Vérité de l'Évangile ", nous pensons au noyau de la prédication apostolique, et nous faisons bien. C'est bien là que le Christ nous est présenté, unique foyer pour nous de l'unique lumière. Seulement, n'oublions pas que cette lumière en venant dans le monde éclairer tout homme, est venue chez les siens. La même Parole que nous transmet Écriture sert au Christ à soutenir toutes choses (Hb 1.3) et a déjà été l'instrument de leur création (Hb 11.3, pour citer la même épître). Ce n'est certes pas une petite vérité bizarre et privée, qui nous demanderait une décision dans le vide. À cette Vérité, les cieux et la terre rendent sans cesse témoignage. " Le jour en instruit un autre jour, et la nuit en donne connaissance à une autre nuit ". Elle seule donne un sens à chaque fait dans le monde.

    Mettons en valeur le témoignage que Dieu se rend dans ses œuvres. Soulignons l'accord du message avec l'ensemble des faits. Déployons l'harmonie qu'elle révèle là où, sans la Révélation spéciale, on ne voit que ténèbres, absurdité, chaos. Nous n'ajoutons rien à la Vérité. Nous nous bornons à la redire. Et pourtant, nous dépassons la simple prédication. N'est-ce pas la défense que nous cherchions ? Conçoit-on défense plus efficace ? Il s'agit bien d'une défense, se recommandant à toute conscience d'homme devant Dieu !

    En un sens, ce n'est pas nous qui défendons la Vérité. Elle se défend elle-même, et s'impose dans sa royale majesté. Mais elle ne le fait pas à la façon d'un météore capricieux. Elle se défend en dévoilant sa richesse, la solidité de son lien aux faits, toutes ses ramifications et sa gloire dans le monde, et pour le faire, se sert de nous. C'est à ce rôle d'instruments que nous sommes appelés, lorsque le Nouveau Testament nous exhorte à défendre le message.

    La première difficulté cède donc à notre poussée. Nous n'avons pas à trahir Évangile pour le défendre, en dépassant les limites du simples exposé : au-delà de ces limites, c'est toujours le domaine de l'Évangile. Le monde lui appartient, toute la Création lui rend témoignage.

La Vérité captive

    Reste le second problème. L'univers a beau parler de Dieu, l'homme naturel ne le connaît pas, et reste sourd. La Révélation générale a beau se déployer sous ses yeux, il reste aveugle. Pourquoi discuter avec lui de ce qu'il ignore totalement ?

    On discerne la solution quand on examine de plus près cette ignorance. Elle n'est pas, en effet, " pure et simple ", comme en l'absence de la Vérité. D'après l'épître aux Romains, les incrédules ont connu Dieu (Rom 1.21). Ils ont la Vérité : s'ils la retiennent, ils la détiennent (Rom 1.18). Seulement, dans leur révolte et leur folie, ils la refoulent, ils la répriment, ils la retiennent " captive dans l'injustice " (Rom 1.18). Ils sont ignorants " dans l'endurcissement de leur cœur " (Eph 4.18). Il ne faut pas s'imaginer la Vérité absente pour l'homme naturel : elle est là, très présente et souveraine, mais rejetée, refusée, méconnue. L'homme rebelle continue à vivre par elle au moment même où il la nie. D'où sa nostalgie de Dieu qui le tourne vers les idoles. D'où sa division contre lui-même qui établit sa culpabilité : " ils sont donc inexcusables ", dit l'apôtre (Rom 1.21 ; cf. aussi 2.1, 14, 15). L'aveuglement n'est pas physique, mais volontaire. L'ignorance procède d'un refus qui se surimpose à la Vérité de Dieu : elle est méconnaissance.

    Du coup, l'objection tombe. On peut demander à l'homme de reconnaître ce qu'il méconnaît ! La défense apologétique de la Vérité prend tout son sens.

    Que se passe-t-il quand on présente la Vérité dans toute son ampleur, avec le témoignage universel des faits ? On ne parle pas à l'homme de choses qu'il ignore et qui le laisseraient indifférent. On lui parle de ce qu'il connaît trop bien et voudrait bien ne pas connaître. On souligne le témoignage le plus intime de sa conscience, qu'il s'efforce de refouler. On amplifie la voix secrète qu'il veut étouffer. En lui, le conflit s'exalte. La Vérité captive tire sur ses chaînes. Et, quand Dieu le veut, " ça craque ! ". L'homme naturel est vaincu, il doit déposer les armes. C'est là, sous l'un de ses aspects, la conviction de péché, et l'entrée dans la lumière.

    La défense de l'Évangile ne produit pas la conversion. Il faut l'œuvre miraculeuse du Saint-Esprit pour qu'arrive enfin la rupture libératrice. Mais le Saint-Esprit se sert effectivement de cette défense pour provoquer la rupture. Ainsi, sans céder un pouce de la représentation biblique de l'homme naturel, nous trouvons une place pour sa défense dans le service de l'Évangile.

    La place et la forme que nous avons définies correspondent à la pratique apostolique. Qu'on se rappelle Paul sur l'Aréopage ! Jamais, il ne concède aux sages athéniens une authentique connaissance de Dieu : il parle de Dieu " inconnu ", de tâtonnements de temps d'ignorance (Ac 17.23, 27, 30). Mais il montre bien que cette ignorance n'est pas vide : il en appelle au témoignage qu'ils rendent au Seigneur malgré eux, et pour le retourner contre leur idolâtrie (v.28, 29). C'est alors qu'il les appelle à la repentance (v.30). Ils avaient en eux la Vérité captive : qu'ils la reconnaissent en confessant leur péché. C'est ainsi que Paul défendait " son " Évangile.

Le combat de la foi

    Ni l'opposition de l'Évangile à la Raison naturelle, ni l'humilité qui convient devant la Vérité qui nous dépasse, n'interdisent la défense de l'Évangile, au-dehors et au-dedans. Car il y a une Raison régénérée, car il y a un dépôt fait aux croyants de la Vérité, cette Vérité qui est Doctrine comme elle est Vie. Les deux premières objections faites à l'apologétique et la polémique tombent donc.

    La troisième ne visait guère la lutte au-dedans, car on se place alors (ou prétend se placer) sur un terrain chrétien commun. Elle nous a permis d'écarter des types de défense incompatibles avec Évangile lui-même, et de mieux comprendre quelle défense il souhaite.

    Pour conclure, on ne peut que souligner ceci : la défense de la Vérité mérite bien le nom que Paul lui donne : " le bon combat de la foi ". Elle est tout entière de la foi et menée dans la foi. Elle est de la foi : nous ne partons jamais d'un terrain neutre et naturel. Elle est de la foi : elle dépend de notre foi en la Vérité de Évangile, éternelle et sûre, souveraine dans la Création. Elle est encore de la foi : elle repose sur la foi au Saint-Esprit, qui saura en user jusqu'à la victoire.

Henri BLOCHER
Bon Combat, de Janv et Fev 1965.