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Le Dieu des " encore " Jr 31:2-9 (les perspectives) C'était hier, à Jérusalem. Cela pourrait être aujourd'hui, dans tant de situations où le paysage intérieur se dessine en nuit et en brouillard, zébré de déchirures. Un homme marche au milieu des ruines. Chaque pas, chaque lieu réveille une mémoire douloureuse où s'entrechoquent les images. Les images d'autrefois : des visages d'enfants baignés de soleil, ces places joyeuses aux mille bruissements de la vie... Et maintenant, en surimposition, comme dans un halo irréel, ce qu'il voit devant lui : murs incendiés, édifices dévastés, rues silencieuses... Les rares passants marchent courbés. On n'échange pas un mot : où trouver les ressources d'une parole lorsque la mémoire est submergée par des images de dévastation et de vie brisée ? L'homme s'arrête. Son regard semble se fixer sur un horizon plus lointain. Quelques mots, seulement : "Voici ce que je veux repasser dans mon coeur : les bontés du Seigneur ne sont pas à leur terme ; ses tendresses ne sont pas épuisées " Pas à leur terme... pas épuisées... Trop besoin d'espoir ? réalisme L'homme qui nous laisse l'exemple d'une espérance si forte - il s'agit du prophète Jérémie - n'est pas un "doux rêveur". Mais un homme qui, toute sa vie, a assumé, ressenti, affronté, le poids des réalités concrètes. Y compris lorsqu'elles font le plus mal. Il a connu les combats pour faire revenir le peuple à Dieu. Pendant de longues années, il s'est tenu, solitaire, face à un peuple qui préférait ses propres voies à celles du Seigneur. Il s'est tenu... il a tenu. Il a connu l'hostilité, les complots contre lui, la prison. Il a connu les années où il avertissait le peuple, et où personne n'écoutait ; puis le moment terrible de la dévastation de la ville qu'il aimait, Jérusalem envahie, saccagée, meurtrie par les Babyloniens. Et là encore, il choisira la solidarité concrète avec son peuple, en des jours troublés et difficiles : il restera à Jérusalem, dans la précarité, et la mémoire quotidienne de ces jours de douleurs. Une vie exigeante, un combat solitaire, une immense sensibilité ... et maintenant, la solidarité choisie avec ceux qui avaient refusé de l'écouter pendant toutes ces années, et qui doivent faire face au désastre qu'il avait, de tous ses efforts, tenté d'empêcher. Voilà l'homme qui parle ici, d'un "encore" pour son peuple. Tout sauf un rêveur ! Mais quelqu'un qui, tout en affrontant les réalités, a appris - et nous apprend - à regarder plus loin, à cultiver le regard de l'espérance. ressources Les ressources d'une telle attitude? En lui-même, le prophète est tout sauf une force de la nature : ses "complaintes" l'attestent. Il est connu dans la Bible comme l'homme des " lamentations , l'homme qui n'hésite pas à dire et à vivre devant Dieu ses états d'âme. Ses ressources, il les a trouvées en Dieu. En ce Dieu qu'il a aimé et servi. En ce Dieu qui s'est fait connaître à lui, entre autres, comme le Dieu des "encore". "Encore"... Un petit mot plein de sève, qui revient à plusieurs reprises sous sa plume, dans un "livret" écrit pour rassembler ses oracles d'espérance (ch 30 à 33) : "Je te rétablirai encore, et tu seras rétablie. Tu auras encore des tambourins pour parure, et tu sortiras au milieu des danses joyeuses. Tu planteras encore des vignes sur les montagnes de Samarie." (Jér 31:4-5) encore "Encore". Impossible de dissocier ce mot de la foi. Avoir foi en Dieu, c'est avoir foi dans le Dieu des "encore". Dans ce Dieu qui peut affirmer : "Il y aura encore", là où, seuls, nous serions réduits à dire : "Il n'y a pas", ou "Il n'y a plus", ou "Il n'y aura plus". Dans ce Dieu qui sait aussi préparer ces "encore", et nous fixer de nouveaux rendez-vous d'espérance. Car le Dieu de la promesse est plus qu'un Dieu qui parle : il est, il veut être, un Dieu qui vient, et qui injecte de nouvelles ressources dans nos vies. Considérons ensemble quelques aspects de ce regard de la foi qui voit le Seigneur comme le Dieu des "encore". référence au passé "Il y aura encore". C'est un peu paradoxal, mais il faut le souligner : cette parole, qui projette si fort dans l'avenir, a comme particularité de le faire avec une référence à quelque chose qui existe ou a existé. Ce n'est pas : "Un jour viendra" : car là, tout est devant. "Il y aura encore", c'est pouvoir s'adosser sur ce qui est, ou a été. C'est ainsi que Jérémie peut éclairer la réalité de l'exil, que connaît son peuple, par l'expérience du désert. On le voit au v.2, où Dieu parle de son peuple, et rappelle cet événement fondateur : "Il a trouvé grâce dans le désert, le peuple de ceux qui ont échappé au glaive ; Israël marche vers le lieu de son repos ". Pourquoi rappeler cela ? Cette expérience marquante et fondatrice rappelle qu'il y a, certes, des déserts, dans nos vies. Mais qu'il y a aussi des traversées de ces déserts, par la grâce et la fidélité de Dieu. Son amour demeure, par-delà toutes les ruptures et les surprises de nos vies : " Je t'aime d'un amour éternel ! " (31 :3). Il est frappant de voir comment, dans l'Ecriture, sans cesse, ce que Dieu a fait, ce qu'il a montré de lui, est un appui pour lire les circonstances présentes que l'on connaît, et regarder plus loin. Il y a là une force, un enracinement extrêmement solides, extrêmement féconds. "Il y aura encore des tambourins, des danses joyeuses..." C'est le rappel de tous ces moments où Dieu a été le Dieu de la vie, où sa lumière a été quelque chose de réel.Ce rappel ne pousse pas à la nostalgie, mais à l'espérance. Il y a là une constante dans la Bible : Dieu authentifie par son action la Parole qu'il nous adresse. Ses premiers mots lorsqu'il donne la Loi ? "Je suis le Seigneur, ton Dieu, qui t'ai fait sortir d'Egypte". Sa Parole, dans le Christ incarné ? C'est ce formidable engagement du Dieu qui vient, qui se donne, qui sauve, et qui triomphe de tous les obstacles, au matin de Pâques. Dieu est le Dieu de la Parole, qui s'authentifie dans son action. C'est pour cela que la Bible accorde une telle importance à l'histoire : elle authentifie la Parole et les promesse s de Dieu, elle est un vivier d'expériences dans lequel nous pouvons puiser. Il y a là plus que des signes : c'est une signature. Nous sommes invités à faire de cette histoire " notre histoire ", car c'est là que notre Dieu a choisi de se faire connaître et de se dévoiler. Il y a l'histoire biblique... il y a aussi notre propre vie : ne portons-nous pas aussi, en nous, quelque chose de cette signature de Dieu ? Si nous avons ouvert notre vie à la présence et à l'action de Dieu, dans une relation vivante avec lui, nous découvrons aussi un Dieu qui agit, qui s'authentifie : par sa présence, son renouvellement, son soutien, sa lumière, sa fidélité... Il est précieux, et vital, de cultiver aussi, dans nos coeurs et nos pensées, les moments forts où Dieu est intervenu pour nous, s'est manifesté. Ils ne sont pas normatifs : la Parole de Dieu est la seule règle de foi, il n'y en a pas d'autre. Mais là où notre expérience confirme cette Parole, il y a un appui précieux à engranger. Le Dieu des "encore" ne laisse pas les mains vides en vue de l'espérance : il est ce Dieu qui, d'abord, a déjà donné... Il nous appartient de garder les yeux bien ouverts, pour voir les signes déjà inscrits dans l'Histoire biblique et dans nos vies, et les garder comme ancrage en nos coeurs. discontinuités Mais dire "il y aura encore", c'est aussi reconnaître qu'il y a, parfois, des ruptures. Jérémie ne dit pas ici au peuple : "Mais, mon peuple, Dieu est toujours ton tambourin, ton chant, ta danse et ta réjouissance." Non ! "Tu auras encore des tambourins, des chants..." Ce qui laisse place, pour l'instant, à autre chose que les chants, les tambourins et la danse... Il y a là une "humilité" de l'espérance, qui fait du bien, parce qu'elle permet d'être vrai. Car il y a des moments, dans la vie, où l'on n'a pas envie de chanter. Des circonstances, des événements, qui blessent, et profondément parfois. Il est admirable que les paroles d'espérance ne soient pas ici des paroles plaquées, qui écraseraient de leur poids de gloire celui qui ne s'y retrouve pas du tout. Dieu parle humblement à son peuple en lui disant : "Tu sais, il y aura encore...", plutôt que : "Mais je suis ton chant, tu n'as qu'à te réjouir en moi...". Il laisse ainsi l'espace pour cheminer, tout en donnant une perspective, un horizon. Cet "encore" prononcé par Dieu est sa manière de dire qu'il a vu, qu'il sait, qu'il respecte ce que nous vivons, qu'il respecte aussi le temps qu'il nous faut pour cheminer vers la lumière. Le Dieu qui parle ainsi, dans l'humilité et le respect des cheminements, est déjà le Dieu de Jésus-Christ, qui lui aussi est venu marcher à notre rythme et vivre à notre pas. Nous avons à apprendre, nous aussi, à l'égard de ceux que nous côtoyons, cette humilité d'une présence et de paroles d'encouragement qui respectent les cheminements et laissent un espace, plutôt que d'imposer des vérités massives. continuité Mais le Dieu qui permet ainsi les pointillés de nos cheminements, ne coupe jamais le fil de l'espérance. Car dire : "Il y aura encore", c'est affirmer une continuité par-delà les ruptures. Cette continuité, Jérémie tient à l'exprimer, avec des mots très forts, qui, eux, sont au présent. Mais, c'est significatif, ces mots au présent sont ceux de l'amour et de l'engagement de Dieu. "Je t'aime d'un amour éternel, c'est pourquoi je te conserve ma bonté." (31:3) "Je suis un Père pour Israël, voilà pourquoi je les conduis à nouveau vers les torrents d'eau" (31:9). Ce ne sont pas ici des présents de "devoir" pour Israël. Mais des présents d'engagement de Dieu. Il y a là une continuité, malgré les événements parfois heurtés qui font la trame de la vie. Ce sont cet amour et cet engagement qui rendent possibles les "encore". Cette continuité, c'est Dieu qui l'assume, la prend en charge. ressources Mais dire "encore", c'est affirmer toutes les ressources de Dieu en face de nos situations. Quelques expressions synonymes de "encore" permettront de mettre en lumière ces ressources. "Encore", c'est : "encore une fois". L'image, ici, est celle de la ligne. Le Dieu des "encore" est capable de continuer, de prolonger, de reprendre ce qu'il a commencé, dans une continuité fidèle. Il est le Dieu des recommencements : "J'aurai encore pitié" (31:20). Le Dieu, aussi, des processus dont l'aboutissement demande du temps : "Je te guérirai, je panserai tes plaies" (30:17). "Encore", c'est aussi : "par ailleurs". Le regard, ici, considère ce qui peut surgir "latéralement". Le Dieu des "encore" n'est pas seulement celui des lignes que l'on trace, mais aussi de tous ces "par ailleurs" qu'il sait faire surgir dans notre vie. Pensons à notre Dieu comme à ce Dieu aux ressources larges, qui peuvent toujours faire surgir d'ailleurs, de nouveaux possibles. Il est important pour nous de ne jamais fermer notre horizon, de ne jamais limiter notre regard aux " petites solutions ", ou aux seules issues que nous voyons, ou imaginons. Toute la Bible nous rappelle que les ressources de Dieu sont larges, que ses projets, ses pensées pour nous sont amples. Il peut faire surgir, de bien des côtés, ce qui contribue à réaliser ses projets. Mais "encore", c'est aussi : "à nouveau". Un trésor, que cette expression, quelque peu aplatie par l'usage ! Car "à nouveau", évoque la nouveauté, et dépasse la simple répétition. Le Dieu des "encore" ne veut pas être pour nous un Dieu qui bégaie, mais un Dieu qui "fait du neuf". Qui met un chant nouveau dans nos vies, parce qu'il y intervient de manière adaptée, et portée par un amour qui sait, aussi, se renouveler. Aussi, le prophète parle ici d'un Dieu qui "ensemence" la maison d'Israël : il sème une vie qui se renouvelle (31:27). marche C'est des ressources de ce Dieu-là que nous voulons vivre, aujourd'hui encore. Comme pour Jérémie, cela ne signifiera pas une vie lisse et sans aspérité. Cela ne signifiera pas non plus posséder toujours la pleine réalisation de toutes nos attentes. Les promesses de Dieu, sont par leur fonction même, appelées à être des paroles "devant nous". Il faut parfois du temps jusqu'à leur accomplissement : c'est un temps où nous ne " possédons pas " ce que nous attendons, ce qui peut être difficile, blessant. Il arrive aussi que les projets de Dieu ne soient pas les nôtres, ou que Dieu ait pour nos vies d'autres apprentissages, d'autres enrichissements que ceux que nous avions prévu. Les encore de Dieu ne sont pas forcément les nôtres : soyons ouverts pour les accueillir, pour les discerner, les accepter comme des signes de sa présence et de sa fidélité. Mais ces paroles nous appellent à marcher, au sein des réalités et des solidarités humaines, avec un regard plus clair, et plus serein, parce que nous savons en qui nous avons cru. A la suite du Christ, et de tous les témoins de Dieu qui l'ont précédé, croire au Dieu des " encore " voudra dire, aussi, nous atteler solidairement aux côtés de ceux qui attendent, espèrent, luttent et parfois souffrent dans cette attente. Jérémie, pour être témoin d'espérance auprès du peuple de Jérusalem, a partagé leur sort, endossé le poids qu'il portait, s'est laissé traverser le par leur douleur. C'est en prenant cette posture qu'il a pu devenir, pour eux, un porteur d'espérance. Par ses paroles. Mais aussi par son attitude, au coeur même des difficultés vécues. Voyez la force de son témoignage, dans les Lamentations. Il ne s'est pas soustrait à la douleur de son peuple. Il a goûté, avec eux, comme eux, l'absinthe et le poison. Mais c'est de ce lieu-là qu'il parle d'espérance . Et ses paroles peuvent rejoindre, pleinement, ceux qui en ont tant besoin : " Quand je pense à ma détresse et à ma misère, à l'absinthe et au poison, quand mon âme s'en souvient, elle est abattue au-dedans de moi. Mais voici ce que je veux repasser dans mon coeur, ce qui me donnera de l'espérance : Les bontés de l'Eternel ne sont pas épuisées, ses compassions ne sont pas à leur terme. Elles se renouvellent chaque matin. Oh, que ta fidélité est grande ! " (Lm 3 :19-22) C'est en prenant des chemins de solidarité que Jésus, lui aussi, est venu nous apporter toute la lumière des " encore " de Dieu. Les chemins de l'espérance ont passé par ceux de la rencontre, de l'attention, du geste qui relève, de la parole qui réhabilite. Jésus ne s'est pas dérobé aux exigences de l'engagement. Car l'espérance dans le " Dieu des encore " est une espérance qui porte l'action, dans la confiance en les ressources de Dieu. Et Jésus nous a montré combien, sur ces chemins, par la fidélité de Dieu, se lèvent les matins d'espérance et de résurrection. "Que le Dieu de l'espérance nous remplisse de toute joie et de paix dans la foi, pour que nous abondions en espérance, par la puissance de l'Esprit Saint !" (Rm 15:13)
Thierry Huser 26 sept 2004 |