Lire la Bible

I. les fausses lectures

    Comment lire la Bible ? Il ne suffit pas de lire, il faut bien lire. Beaucoup de gens prennent la décision de lire, et puis se découragent devant la difficulté qu'ils imaginent. D'autres commencent, mais leur lecture se perd en ruisseau dans les sables... D'autres continuent, mais sauraient trop répondre à la question de Philippe à l'Ethiopie, : " Comprends-tu ce que tu lis . " (Ac 8, Mat 22.29 et Jn 5.39). La question ne se pose pas seulement à cause de l'âge des textes, bien que l'antiquité de la bible rende nécessaire la connaissance de renseignements techniques. Les notes que contiennent les éditions modernes, qui tiennent compte des découvertes archéologiques, y suffisent généralement.

    La vraie différence entre la Bible et les livres que nous lisons couramment, c'est qu'elle vient à nous comme le Livre des livres, et précisément comme la Révélation ou le Commandement du Seigneur, comme la Parole de Dieu (1 Th 2.13). Elle réclame notre lecture avec l'autorité de la Vérité, le droit de nous mettre en cause ; elle réclame une lecture qui lui convienne.

    Je voudrais d'abord montrer quelles façons de lire sont du coup barrées, inadéquates et ensuite quelle est celle qui nous permettra d'entrer dans la Bible et de la laisser entrer dans notre vie.

    La règle cardinale, c'est que toute lecture qui se place sous la domination d'autre chose que de la Bible elle-même est vouée à l'échec ?

    Ainsi lire la Bible en suivant une révélation privée, par exemple, celle d'un prophète ou d'une " voix intérieure ", c'est mettre au-dessus du texte biblique une autorité supérieure. Le résultat sera que le texte deviendra comme un échos répétant la voix intérieure.

    Ce genre de lecture, illuministe est à l'origine du pullulement des sectes, en particulier des Mormons et des Témoins de Jéhova. On s'en rapproche beaucoup quand notre expérience pèse de façon trop sensible sur notre façon de comprendre. La Bible est alors soumise au jeu des passions humaines. On glisse même dans cette direction quand la lecture, au lieu de s'attacher à la suite des paroles du texte, les parcourt pour chercher la chose minuscule, le fragment de verset qui sera tout à coup saisissant. Et l'on prend alors facilement le texte en dehors de son contexte.

    Certes, nous savons que Dieu donne des interprètes à son Eglise, des docteurs auxquels nous, lecteurs de la Bible, nous devons beaucoup, car ils découvrent soudain dans le texte une pépite d'or qui était restée cachée à leurs prédécesseurs. Certes, certaines paroles ne nous sont compréhensibles que si nous faisons des expériences correspondantes. Souvent, Dieu se plait à faire jaillir de quelque verset biblique l'avertissement ou la consolation, mais lire la Bible c'est en saisir le sens, et le sens ne peut être établi que par le texte.

    Il est aussi dangereux de lire la Bible sous l'autorité d'une tradition ou d'une institution. Au lieu que l'éclairage vienne d'un individu, comme pour la lecture illuministe, il vient d'une collectivité, d'une hiérarchie. La Bible est alors comme muselée : on ne la laisse pas chercher librement, on lui fait dire ce qu'on sait d'avance qu'elle doit dire...

    Certes, il est vital pour le lecteur de la Bible de ne pas être isolé, il ne comprendra bien certaines paroles que dans la communauté chrétienne, en respectant le fruit du travail des générations passées. Mais l'Eglise de Jésus-Christ, engendrée par la Parole de Dieu, ne peut se placer au même niveau qu'elle : elle reste en-dessous.

    La domination la plus redoutable, sans doute, c'est celle de nos idées reçues : une vision du monde, une conception des choses, de la nature, de l'homme et de Dieu, une sorte de grille de lecture que nous recevons de notre milieu. C'est une sorte d'illuminisme aussi, culturel, philosophique ou scientifique. Ainsi certains chrétiens ont-ils été influencés par Platon, puis Aristote. Alors ils ont trouvé au texte biblique plusieurs sens...

    La révolution spirituelle du seizième siècle a été tout spécialement une remise en ordre de la lecture biblique. Les humanistes avaient mis au point les méthodes permettant de faire dire aux textes de l'Antiquité leur véritable message. Les Réformateurs ont utilisé ces méthodes philologiques, historiques et grammaticales pour laisser la Bible dire ce qu'elle avait à dire, en se gardant de tout préjugé, de toute opinion pouvant perturber le sens exact des mots.

    Le terrain est ici brûlant, parce que nul ne peut venir au texte sans avoir une vision du monde, plus ou moins consciente. S'imaginer qu'on peut faire le vide dans son esprit est une illusion, et d'ailleurs la Bible a été une parole dite à des hommes qui avaient une vision du monde et des opinions particulières sur la nature, l'homme et Dieu.

    N'oublions pas que lire signifie recevoir le sens que le texte nous communique, à son niveau de parole. Le texte est parlant sans que le lecteur ait à faire la psychanalyse de l'écrivain. Méfions-nous de toute lecture qui ne laisse pas parler la Bible, méfions-nous de tous les baillons qui étouffent sa voix. Ecoutons celui qui parle dans la Bible tout entière, telle qu'elle est.

II. Comment lire la Bible en respectant son caractère particulier ? Comment lire selon la Bible ?

    C'et la Bible elle-même qui doit déterminer sa propre lecture. Comme le disaient les Réformateurs, l'Ecriture interprète l'Ecriture.

    Mais n'y a-t-il pas là un cercle vicieux, puisque pour savoir comment la Bible s'interprète elle-même, il faut savoir la lire ?

    Je ne vois qu'une seule façon d'en sortir : c'est reconnaître que la façon-même dont la Bible se présente à nous détermine comment la lire. Son langage, les mots et les expressions qu'elle utilise nous touchent directement.

    C'est ce qui se passe dans toute forme de communication. La manière dont le message se présente est une clé pour le comprendre. Par exemple, une plaisanterie, une démonstration scientifique, une poésie ne se présentent pas de la même manière. Plus l'auteur est maître de ses moyens, plus il est supérieur, plus importante est cette présentation. C'est particulièrement vrai pour le livre dont l'auteur est Dieu.

    Le lecteur doit donc être totalement docile, prêt à recevoir toute parole qui pourra le former ou le réformer.

    Concrètement, c'est une sorte de dialogue qui s'établit entre le texte et le lecteur, une succession d'actions et de réactions de plus en plus précises. La Bible devient enseignement, et le lecteur se corrige sans cesse.

    Dans le même mouvement, la Bible met en question la vision du monde que nous apportons avec nous, et elle redresse cette notion faussée en nous présentant la sienne. Ainsi la Parole de Dieu reforge ce qui était tordu, si nous la laissons faire sans nous crisper.

    Cette présentation de la Bible par elle-même est double : c'est d'une part un livre humain, écrit, imprimé, lu comme les autres. D'autre part, c'est un livre unique, saint, d'une totale autorité.

    Le caractère humain de l'Ecriture nous donne le droit de l'étudier humainement en faisant appel à la grammaire et à l'histoire. D'ailleurs la Bible s'interprète elle-même de cette façon.

    Son caractère de sainteté implique chez le lecteur la docilité, l'obéissance à ce qu'il comprend.

    Petit à petit, quand notre compréhension s'affine, nous découvrons la diversité des genres littéraires et l'importance de l'histoire. Nous discernons mieux la relation qui existe entre l'Ancien Testament et le Nouveau, et comment ils se complètent l'un l'autre. Nous voyons que chaque détail, même infime, est important dans sa rigoureuse exactitude. Et surtout nous comprenons que cet enseignement doit se traduire par notre conduite : nous devons traduire en acte, dans l'obéissance.

Le " pari " de cette lecture

    Certains me diront sans doute : " Vous voulez nous imposer une lecture arbitraire, à votre tour ! Sous prétexte de soumettre la lecture de la Bible à sa présentation par elle-même, vous nous demandez d'approuver ses prétentions ! Pourquoi ne pas lire de la même manière d'autres livres sacrés comme le Coran des Musulmans ou les Védas des Hindous ? "

    Nous faisons en effet une sorte de " pari ". Nous affirmons que la Bible mérite notre confiance totale parce que le Christ, que nous connaissons par la foi, a cautionné radicalement l'Ecriture.

    Quand sera-t-il prouvé que nous avons raison et que nous avons " gagné notre pari " ?

    D'une manière éclatante le jour où se produira le grand dévoilement, l'Apocalypse. Jusque-là les apparences seront mélangées, les évènements comportent assez d'obscurité pour ceux qui ne veulent pas croire puissent persévérer dans leur refus. Cependant dès le temps présent la foi triomphe du doute, une assurance joyeuse nous est possible, car nous recevons un acompte magnifique de la fortune qui est promise à notre foi.

    Pour moi ce gain présent qui est une certitude faisant disparaître le doute de mon esprit, peut se résumer en deux formules :

    Nous avons la joie de comprendre, c'est émerveillement devant les harmonies, les enchaînements, les équilibres de la Bible. Elle rend sage, elle communique la sagesse de Dieu. Elle est vraiment un pain complet, nourrissant.

    Nous avons la grâce de connaître. J'ai hésité à parler de la grâce d'entendre la voix de Celui dont la parole a été prononcée dans notre langage à travers les hommes de la Bible, inspirés par l'Esprit-Saint. Lire la Bible, c'est vraiment écouter Dieu. Je préfère encore le verbe connaître, car notre relation avec Dieu est tout un ensemble de rapports d'amitié, de communion mutuelle, de liens d'amour profond qui engagent notre vie dans une découverte de la personne de Dieu.

    Oui, celui-là a bien lu la Bible qui par elle en vient à vraiment connaître le Dieu de la Bible.

Henri Blocher