Je veux me réjouir en l'Eternel

Ps 104:31-35, Dt 12:5-7, 10-12


Introduction

Ce matin, nous avons été invités à mettre au coeur de nos vies et de notre action le désir de la joie de Dieu. Nous avons été suivi la démarche de l'auteur du psaume 104. Ce qui nous a conduit à le recevoir comme une invitation à offrir à Dieu un retour pour ce qu'il a fait pour nous, en particulier dans l'ampleur de son oeuvre de création : Qu'il se réjouisse de ses oeuvres.

Mais ce Psaume propose une autre orientation dans les conclusions qu'il ouvre pour nous. Il y a une autre expression de volonté, après le désir de la joie de Dieu : "Je veux me réjouir en l'Eternel" (104:34). On retrouve, en rapprochant ces deux désirs, une très belle formulation de confession de foi : "Le but de la vie de l'homme est de glorifier Dieu et de se réjouir en lui". Il y a là une note très positive, très tonique sur laquelle nous voulons nous arrêter pour cette deuxième rencontre.

La joie qui structure

La question de la joie chrétienne n'est pas si facile que cela à bien aborder. Prenez un dictionnaire, ou un article évangélique, sous la rubrique "joie". Systématiquement, le propos s'oriente dans le sens que je vais vous citer :

Joie. Peu de qualités de la vie sont aussi universellement désirées et aussi largement incomprises que la joie. Pour la plupart des gens, elle est considérée comme un fruit des circonstances d'une personne et comme un état émotionnel. Dans la perspective de la Bible, la joie a des traits qui la distinguent nettement d'une telle vision. car la joie, dans la bible, n'est pas dépendante des circonstances.

Et l'article de continuer en soulignant :

(1) que la joie chrétienne est le fruit de l'Esprit, et que la seule circonstance dont elle dépend est notre union au Christ, qui a promis de nous donner une joie qu'aucune circonstance ne peut nous ravir.

(2) que de ce fait, la Bible nous commande de nous réjouir "en toute chose", même dans la souffrance et la faiblesse car le ministère du SE est de constamment nous assurer de l'amour de Dieu pour nous et de sa capacité à accomplir tous ses projets pour nos vies.

(3) que la joie chrétienne n'isole jamais celui qui jubile de ceux qui pleurent et sont dans la peine. Car cette joie garde une place pour les larmes, et rend capable d'une vraie compassion, dans l'espérance du jour où Dieu essuiera toute larme et supprimera toute peine à jamais. (fin de citation)

la joie, source

La grande ligne, bien martelée, est l'affirmation que la joie chrétienne ne dépend pas des circonstances. Elle n'est pas le résultat de toutes sortes de facteurs favorables. Mais elle est, bien plutôt, une ressource qui vient de l'intérieur.

Ses sources profondes résident dans le salut de Dieu et tout ce qu'il nous apporte : Vous puiserez de l'eau avec joie aux sources du salut. (Esaïe 11:3). C'est cette joie qui est force de vie, force de transformation du regard et des circonstances. La joie de l'Eternel sera votre force !, disait Néhémie à son peuple (Néhémie 8:12). Il y a là une joie qui structure la vie, lui donne une colonne vertébrale, lui insuffle des forces et des ressources nouvelles.

Elle est, d'abord, le fruit de l'union au Christ. Lorsque Jésus évoque cette relation, qu'il veut établir avec tous ceux qui s'approchent de lui, il emploie une image de partage de vie, qui débouche sur une communication de joie, de sa joie parfaite en nous. C'est la comparaison bien connue du cep et des sarments : Comme le Père m'a aimé, je vous ai aussi aimés. Demeurez dans mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, de même que j'ai gardé les commandements de mon Père, et que je demeure dans son amour. Je vous ai dit ces choses afin que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. (Jn 15:9-11).

Il ne s'agit pas là de simples paroles, car cette réalité se vérifie dans la vie des chrétiens : le livre des Actes est rempli de la joie des chrétiens, y compris au sein de l'opposition qu'ils endurent. L'épisode qui cristallise le plus cette joie est probablement celui de Paul et Silas chantant des cantiques, en pleine nuit, dans la prison de Philippe, après avoir été passés au fouet, et "chargés de coups" (Ac 16:22) ! L'épître dite "de la joie", celle de Paul aux chrétiens de Philippe, est écrite alors que l'apôtre est emprisonné, et qu'il envisage sérieusement d'être tué : Même si mon sang va être versé en sacrifice pour le service de votre foi, je m'en réjouis et me réjouis avec vous tous. Vous aussi, réjouissez-vous de même, et réjouissez-vous avec moi." (Ph 2:17) Quelle force ! Une telle joie se nourrit de la proximité du Seigneur, ainsi que de ressources qu'apportent la foi et l'espérance : Vous êtes gardés par la foi pour le salut prêt à être révélé dans les derniers temps... c'est là ce qui fait votre joie, quoique maintenant, puisqu'il le faut, vous soyez attristés pour un peu de temps par diverses épreuves. (1 Pi 1:5-6).

priorités

L'orientation fondamentale est donc claire : Il s'agit pour nous de veiller à vivre près du Seigneur, et en accord avec lui, afin que sa joie habite en nous. De chercher auprès de lui les ressources de la joie. C'est sa présence en nous qui est source d'harmonie fondamentale, dans la joie de se savoir accepté, accueilli, pardonné, réconcilié. C'est son amour répandu en nos coeurs par le Saint-Esprit qui donne la note positive qui change tout, à l'intérieur, et à partir de l'intérieur.

Je voudrais souligner cet aspect de d'harmonie avec Dieu. Car il y a une vraie tristesse du péché, en particulier pour nous chrétiens. Nous disons souvent, sans trop le vérifier, que ceux qui ne connaissent pas Dieu sont tristes. Je ne suis pas sûr que les choses se passent comme nous les imaginons, car il y a place pour beaucoup de compensations. Par contre, pour nous chrétiens, lorsque nous opposons un refus à Dieu, ou que nous laissons le mal s'installer en nous, pour nous la tristesse est au rendez-vous. Car nous sommes coupés de la source de notre joie : et cette source est d'ordre relationnel. Nous sommes, en effet, dans une situation comparable à celle de la joie d'un couple : c'est la relation qui est déterminante, qui la fait vivre ou qui la ternit. Lorsque s'installent des obstacles relationnels, la morosité est au rendez-vous. Souvenons-nous du jeune homme riche : il s'en alla tout triste (Mc 10:22). Et Paul parle d'une "tristesse selon Dieu", produite par l'Esprit-Saint, comme signal, dans les profondeurs de notre être. veillons donc à vivre dans la lumière avec le Seigneur. Si nous vivons dans la lumière, nous sommes mutuellement en communion, et le sang du Christ nous purifie de toute iniquité. (1 Jn 1:7)

Positivement, les ressources de la joie du salut, en plus du lien vivant à cultiver avec le Christ, peuvent se vivre dans trois directions : (1) cultiver la louange, la disposition à l'accueil et à l'émerveillement ; (2) cultiver la mémoire, le souvenir et la méditation de ce que Dieu a fait pour nous ; (3) cultiver l'espérance : regarder plus loin parce que l'on a confiance dans l'amour de Dieu ; attendre les signes de la bonté renouvelée du Seigneur ; garder confiance dans les possibles que Dieu veut injecter dans nos vies.

Voilà quelques aspects des ressources de joie qu'apporte le Seigneur dans nos vies. Se réjouir "en l'Eternel", se réjouir parce que nous sommes "unis au Christ", cela veut dire quelque chose !

Vivre humainement

Mais cette joie, en l'Eternel, nous sommes appelés à la vivre "humainement". C'est ici qu'il nous faut interroger certaines des formulations sur la joie chrétienne que l'on dit "indépendante des circonstances". Est-ce si vrai que cela ? Est-ce même juste ?

J'ai parfois l'impression que, quand on parle de la joie du chrétien, on voit un peu les choses à la manière du "petit lapin Duracell". Vous vous souvenez de ces publicités : grâce à ses piles, le petit lapin Duracell continue imperturbablement à avancer, quoi qu'il arrive, alors que tous les autres s'arrêtent faute d'énergie. Le chrétien serait comme ce lapin. Il a en lui la joie du salut, qui est sa force, il n'a besoin de rien d'autre : contre vents et marées, cette joie en Christ demeure et comble par-fai-te-ment. Rien ne lui est comparable, rien ne peut lui être ajouté.

Il nous faut réfléchir un peu plus loin. Et ne pas laisser cette formule d'une joie "indépendante des circonstances" devenir réductrice. Je vous propose deux affirmations propres à l'éclairer.

en toute sensibilité

Première affirmation : La joie chrétienne est une source intérieure qui a son origine propre, mais elle n'est pas une joie imperturbable et coupée des circonstances.

Car Dieu ne nous a pas donné une peau d'éléphant, mais une sensibilité. Nous vibrons aux situations et aux événements, positifs ou négatifs. Cette sensibilité a de riches effets sur nos vies : la créativité, les émotions, l'amour, le désir et la satisfaction, le chavirement intérieur, les yeux qui pétillent, le coeur qui se serre, ou se dilate soudain... Il y a là mille richesses. Et une qualité de présence au monde, aussi : car sans cette sensibilité, nous ne nous intéresserions pas de la même manière à tout ce qui nous entoure.

Jésus a vécu la joie parfaite en Dieu son Père. Mais dans une vie où la sensibilité a eu, pleinement, sa place. Les circonstances l'ont affecté : il pleure, il tressaille de joie, il redoute, il vibre de compassion... tout le contraire d'un homme de marbre ! Et quelle présence aux autres et au monde grâce à cette sensibilité ! Souvenons-nous du dialogue poignant avec Marthe et Marie, ses amies, à l'occasion de la mort de leur frère Lazare. Jésus s'y montre profondément saisi par leur tristesse : son miracle y gagne en signification. Il n'est pas une froide démonstration de puissance, mais l'expression des ressources du Dieu de l'accompagnement et de la compassion.

C'est la même image chez Paul, en particulier dans l'épître aux Philippiens, qui baigne si fort de la joie dans le Seigneur, de la joie comme source profonde. La joie de Paul est enracinée en Christ, mais très fortement marquée par les circonstances. Celles positives : J'ai éprouvé une grande joie dans le Seigneur... de ce que vous avez pu enfin renouveler l'expression de vos sentiments pour moi. (Phil 4:10) Il s'agit d'un don par lequel les chrétiens de Philippe ont pris part à la détresse de l'apôtre en prison (4:14). Vous noterez le langage de Paul : "une grande joie dans le seigneur"... mais qui inclut l'apport "extérieur" d'un don très concret. Inversement, il faut noter le réalisme avec lequel Paul, dans cette même épître, parle de l'impact négatif de certaines situations extérieures. Au ch 2, il raconte la maladie, et le rétablissement d'Epaphrodite. Dieu a eu pitié de lui, et non seulement de lui, mais aussi de moi, afin que je n'aie pas tristesse sur tristesse. Je l'ai donc envoyé vers vous, pour que vous vous réjouissiez de le revoir, et que je sois moi-même moins triste." (2:27-28). Quelle liberté, quelle simplicité pour parler de sa tristesse, comme de sa joie ! Mais on voit que, d'un côté comme de l'autre, les circonstances jouent un rôle, très fort.

Et c'est heureux... surtout lorsque derrière ces "circonstances", il y a des visages, des personnes. Cela veut dire qu'elles comptent ! Si celles et ceux que j'aimais ne contribuaient pas à ma joie, cela ne serait pas gentil pour eux. Et parfois, nous ne sommes pas gentils du tout, dans ce domaine : nous remercions le Seigneur pour telle personne, et nous n'en disons pas un mot en direct, à l'intéressé(e)!

Comment harmoniser tout cela ? Une image pourra nous aider : celle du fleuve et de ses affluents.

le fleuve et ses affluents

Seconde affirmation : Notre vie est portée par la joie de la relation avec Dieu. Mais ce "fleuve" de la joie du salut est grossi par beaucoup d'autres affluents, et c'est l'ensemble qui fait notre joie de chrétien. Le fleuve principal, est la joie du salut. Mais les affluents sont réels, et comptent aussi.

C'est ici le Psaume 104 intervient, de manière éclairante. Nous l'avons dit, c'est un psaume de la création, de toute la création, de la généreuse création de Dieu. Il nous rappelle que le Dieu du salut est aussi, est d'abord le Dieu de la création. On ne peut pas séparer les deux. Se réjouir en Dieu, c'est se réjouir dans le Dieu qui nous a sauvés ("Je suis le Seigneur ton Dieu qui t'a fait sortir de la maison de servitude", Ex 20:1). Mais aussi, et tout aussi valablement, dans le Dieu qui a tout créé. Et qui nous dit son amour dans ce qu'il nous donne au moyen des choses créées, et maintenues, pour notre joie.

Nous avons souligné ce matin que le Psaume 104 reprenait le texte de Genèse 1. Il est intéressant de voir qu'à certains endroits, le Psaume tire la description du récit de la création pour affirmer qu'elle est vraiment "pour l'homme". C'est en particulier le cas des versets 14 et 15, qui correspondent au troisième jour du récit. Gn 1 parle de la profusion de plantes créées sur la terre. Le Ps 104 précise : pour les besoins de l'homme (v.14) ; pour la joie et le soutien de la vie de l'homme (v.15). Et le verset parle, très positivement, du vin "qui réjouit le coeur de l'homme", et fait "resplendir son visage". Une source de joie, dans l'harmonie du Créateur : à condition, bien sûr, d'un usage qui permette à l'homme de rester lui-même, dans la liberté et non la dépendance, ainsi que dans la pleine conscience de soi.

Et nous retrouvons ici le beau texte de Deutéronome 12, que nous avons lu. Dieu fixe le lieu et la manière dont il veut rencontrer son peuple. La tonalité qu'il désire, pour cette rencontre, est la joie. Vous vous réjouirez devant l'Eternel, votre Dieu (Dt 12:12), et la joie partagée : Fils, filles, serviteurs, servantes, ainsi que les Lévites, qui n'avaient pas de biens propres.

Mais quelle orientation propose-t-il pour cette joie ? Dt 12:7 : Vous ferez servir à votre joie tous les biens dont l'Eternel votre Dieu vous aura bénis.

Voilà un principe intégrateur, qui s'applique à toute notre vie. Car il est question de "tous les biens" : ceux de la création, de la vie, et du salut. "Vous ferez servir à votre joie tous les biens dont l'Eternel votre Dieu vous aura bénis." Et cela, de manière partagée : avec vos proches, et plus largement.

La joie que Dieu veut pour nous est diversifiée, faite d'une multitude de facettes. S'il nous invite à être "toujours joyeux", c'est dans cette perspective d'une joie ouverte et diversifiée, alimentée à de multiples sources. Il ne s'agit pas de repasser sans cesse en nous la même joie, fut-elle aussi riche que la joie du salut, mais à partir de cette source principale, et en y revenant toujours, d'aller vers ce qu'il nous donne, et de nous en saisir.

Arrêts sur joie

Cela voudra dire, très concrètement, savoir faire, ici ou là, de vrais "arrêts sur joie". En Dt 12, c'est le culte qui donne ce temps pour la joie : on s'y arrête, on mange ensemble, on se réjouit de tout ce que Dieu a donné. Nous l'avons vécu. C'est une parabole de vie : à partir de la source principale, goûter librement à la richesse de tout ce que Dieu peut vouloir donner.

Il n'y a pas de joie sans des "arrêts sur joie". C'est la sagesse biblique du sabbat. Dont le but n'est pas seulement le repos, mais aussi la liberté pour jouir du fruit de son travail, dans la communion avec Dieu qui a tout donné.

Savons-nous nous ménager des pauses pour la joie ? Vivre, pleinement, devant Dieu, cette liberté ?

Nous avons fini un travail : savons-nous juste nous arrêter, un instant, pour nous réjouir de cet aboutissement... ou, à peine le travail achevé, sommes-nous déjà en train de courir après autre chose ? Nous avons des amis, nous aimons notre mari ou notre femme, nous avons des enfants. Savons-nous nous ménager des pauses, pour l'amour, pour l'amitié, pour le simple partage de cette joie ?

Il n'y a pas de joie sans des temps pour la joie. Temps où l'on "éprouve" la joie, où on la savoure. Temps du regard, où l'on mesure ce qui nous est donné. Temps de la reconnaissance, où l'on dit "merci". Temps de la méditation, parfois, où l'on repasse en soi ce qui a permis cette joie. Temps du partage, où l'on vit avec d'autres ce que l'on a reçu. Temps du recentrage, où l'on éprouve intensément, juste pour soi, une joie qui compte particulièrement, et signifie beaucoup.

Ces pauses pour la joie sont ce qui permet le "contentement". Ne pas s'arrêter sur la joie, c'est entrer dans le cycle de l'insatisfaction permanente. Du besoin de toujours plus. Les perpétuels insatisfaits ne sont pas des gens qui n'ont pas reçu. Mais qui n'ont pas su s'arrêter, faire une vraie pause de joie, au temps de la joie.

Il y a là un grand gâchis personnel. Et une certaine injustice par rapport à Dieu, lorsqu'il a semé la joie, ou qu'il nous a donné ce que nous lui demandions.

"Vous ferez servir à votre joie tous les biens dont le Seigneur vous aura béni." - "Je veux me réjouir en l'Eternel." Le but de la vie de l'homme est de glorifier Dieu et de trouver sa joie en lui.

Quelle force ?

On parle beaucoup, ces temps-ci, de violence et d'insécurité. Lorsqu'on interroge sur leurs motifs les personnes qui cèdent à la violence on entend parfois dire : "On a la haine".

Et si, pour notre part, nous pouvions rendre compte de nos actions, de nos attitudes, par la réponse : "On a la joie !" Cette joie du Seigneur qui se nourrit, s'irrigue, aux sources du salut comme à celles de la création, cette joie qui devient force !

Cela éclairerait probablement le paysage !

5 mai 2002
Thierry Huser

Voir aussi :
Le secret du bonheur(A. Ruolt)
La prière de Jésus (A. Ruolt)
Les exigences du royaume (Jacques Buchold)