L'histoire d'un père heureux ...
ou la parabole d'un père plein de bonté

Lectures préliminaires : Esaïe 61.1-3,10-11
Lecture : Lc 15.11-32

J'aimerais que nous tirions instruction ce matin, de l'histoire d'un père heureux. Il s'agit d'une histoire bien connue, peut-être de l'histoire la plus connue que Jésus ait raconté.

L'expression sincère et profonde de la joie de ce père, ne signifie pas que "tout a baigné dans l'huile" dans cette famille... l'histoire commence plutôt mal et finit un peu en queue de poisson, sur une note d'indignation... comme dans le livre du prophète Jonas.

Pourtant, cela n'a pas empêché le père d'exprimer sa joie, pour ce qui était digne d'être fêté, pour ce qu'il fallait fêter...

Ce matin, je vous invite à relire avec moi la plus longue des paraboles que l'Evangile nous rapporte, celle qui a parfois été surnommée : L'Évangile à l'intérieur de l'Évangile.

Certes, c'est sous le titre plus classique de parabole du fils prodigue, qu'elle est plus connue, mais je dois vous avouer que ce titre ne m'a jamais vraiment satisfaite.

Alors on trouve bien d'autres titres comme : le fils perdu et retrouvé (Bible Crampon), les fils perdus (Schnider), les deux fils prodigues (Javelet), les deux fils (Augustin, Irénée), Mais faut-il vraiment faire des fils les héros de cette histoire ?

Ma préférence va à ceux qui font du père le héros de la parabole, en lui attribuant des titres tel que : la parabole de l'amour du père (Jérémias), ou du père admirable (Huser), ou encore du père miséricordieux (Cerfaux), ou pour utiliser un terme plus commun aujourd'hui père plein de bonté (cf.2 Co 1.3).

Comme dans l'histoire du prophète Jonas au cœur du message se trouve l'expression tangible de la miséricorde du héros... celle du Père figure de Dieu

Relisons ensemble ce chef d'œuvre des paraboles que pourtant seul Luc nous rapporte !

  • Pourquoi cette parabole ?
  • Les liens familiaux brisés
  • Le renversement de la situation

Pourquoi cette parabole ?

A qui s'adresse Jésus ?

Avant de trop vite chercher à appliquer un enseignement tiré de ce texte, souvenons-nous que Jésus s'adresse ici d'abord à des pharisiens et des docteurs de la Loi, c'est-à-dire à l'élite religieuse de l'époque, des gens qui ont le souci de la loi, de la justice et de la sainteté, des personnes qui craignent Dieu, et non a des pécheurs dont l'iniquité saute aux yeux de tous et fait honte.

Pourquoi cette parabole ?

Comme les deux autres qui la précède et avec lesquelles elle forme une sorte de triptyque bien harmonieux, notre parabole est le moyen choisi par Jésus pour répondre aux pharisiens indignés de le voir frayer avec des collecteurs d'impôts et d'autres pécheurs notoires. Comment un Rabbi vénérable pouvait-il accepter de même manger avec de telles personnes ?

Jésus justifie son attitude en essayant de faire comprendre aux gardiens de l'orthodoxie, l'importance qu'a pour lui, de voir l'ensemble du troupeau rassemblé 1, qu'en vertu de l'Alliance2 Nouvelle qui accomplit pleinement ce que l'ancienne annonçait, de nombreux étrangers et rebelles à la famille de Dieu se retrouveront rassemblés et attablés aux festivités qui auront lieu en l'honneur des noces de l'agneau.

Dans la tradition rabbinique, côtoyer, des personnes non recommandables, et en particulier manger avec eux, était en effet quelque chose d'inconcevable. Tout homme de bien, cherchant à vivre dans l'intégrité et la pureté, s'interdisait pareilles fréquentations. Puisque de tels pécheurs étaient considérés comme impures, il fallait absolument se protéger de tout risque de contamination ! Un pécheur notoire était mis au même rang que les païens !

Or vous vous souvenez de ce que nous avons déjà dit au sujet des publicains3... ils étaient considérés comme des colaborateurs ayant pactisé avec l'étranger, des traitres et des voleurs au plus haut degré // Assassins !.

Mais, une fois de plus les pharisiens et les scribes n'ont pas tout faux.

Le psalmiste enseigne bien de ne pas marcher selon les conseils des méchants, de ne pas se tenir sur le chemin des pécheurs, de ne pas s'asseoir en compagnie des moqueurs (Ps 1.1). Les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs (1 Co 15.33/Méandre). Mais c'est là l'attitude de ceux qui s'associent aux gens non recommandables, pour se laisser happer par leur comportement et finir par adopter leur conduite détestable.

L'attitude de Jésus est cependant toute autre. Elle est sans compromission.

Il ne répugne pas d'aller vers les pécheurs de son temps qui font appel à lui, comme un médecin va au chevet de malades qui reconnaissent leur besoin d'aide pour être guéris. C'est là une image que Jésus lui-même utilise dans un même contexte polémique que le nôtre(Mt 9.12-13 ; Mc 2.17). Le médecin s'est formé pour pouvoir poser le bon diagnostique et apporter le remède qui convient, tout en se protégeant pour ne pas tomber à son tour malade !

Aujourd'hui encore, en matière de témoignage, le comportement de Jésus est le meilleur stimulant à une attitude juste. Il est bon de nous rappeler que nul n'est tombé trop bas, pour se trouver hors de la portée de la grâce Du Père plein de bonté, hors de portée d'une réhabilitation, d'un recommencement possible. Il y a une espérance, l'avenir n'est pas désespérément fermé...

Tout n'est pas fatalement et irrémédiablement perdu pour un fils ou une fille rebelle, pour un conjoint avide de gain pas toujours honnête, pour quelqu'un qui sombre dans les drogues ou le crime, ou pour quelqu'un qui rejette son frère, l'enfermant au moins mentalement dans une voie sans issue...

Mais à l'image de Jésus, ayons un comportement sans compromis, tout en prenant les précautions nécessaires pour ne pas soi-même tomber malade et de ce fait risquer de nous trouver brusquement en arrêt maladie. Souvenons-nous aussi que Jésus n'a contraint personne de force ; certains ne veulent pas être guéris, d'autres n'en voient pas la nécessité... La coopération du malade est toujours un élément important à la guérison, le médecin n'est pas un magicien ! Jésus a toujours considéré les hommes comme des interlocuteurs responsables, desquels il attendait un engagement personnel conséquent et lucide.

Qui est qui ?

Le rappel de ce contexte général est important pour rapidement pourvoir repérer qui est qui dans cette parabole :

Le père, représente Jésus qui accueille les publicains (les traites à la nation) qui viennent à lui, mais aussi Jésus qui va au-devant des pharisiens indignés (les propres-justes pour les inviter à la fête.

Le fils aîné, représente lui les pharisiens et les scribes propres justes, qui au nom de la Loi rejettent impitoyablement les péagers, verrouillant la porte du salut aux pécheurs notoires, et qui, en se plaçant eux-mêmes sous le régime de la loi, s'excluent de la grâce.

Quant au fils cadet, il incarne les publicains, les coupables qui viennent à Jésus sachant que leur salut ne peut que dépendre de la grâce bienveillante du Père plein de bonté.

Les liens familiaux brisés

Mais revenons à l'histoire que Jésus raconte... Tout commence vraiment très mal pour ce père heureux...

Attitude surprenante du cadet

Pour l'époque, et les premiers auditeurs de Jésus, la demande du fils cadet revêt un caractère des plus choquant. En effet, dans la tradition de l'époque il était inconcevable qu'un enfant demande sa part d'héritage du temps du vivant de son père.

S'il se trouve dans la litterature du proche-orient ancien, des exemples montrant un père faire volontairement un testament du temps de son vivant, il ne semble y avoir aucun texte rapportant l'histoire d'un fils jouissant de l'héritage du vivant de son père4. Le père gardait toujours l'usufruit de ses biens, jusqu'à sa mort.

Notre récit rapporte donc une situation unique, une situation tout-à-fait invraisemblable, puisqu'il nous est dit que le fils cadet, a vendu ce qu'il a hérité, afin d'utiliser le produit de sa vente de façon tout-à-fait autonome.

A l'époque, exiger sa part d'héritage5, revenait ni plus ni moins qu'à souhaiter la mort du père, ou en tout cas à le rejeter en faisant table rase des liens familiaux. Cela revenait, à pécher contre la 5° parole du Décalogue, qui demandait à ce que les parents soient honorés.

Pour l'époque de Jésus, cela correspond donc aux juifs qui ont rejeté et leurs racines et le Dieu de leurs pères pour vivre de façon autonome en pactisant avec l'occupant étranger.

Transposé au modèle familial d'aujourd'hui, cela pourrait correspondre à la situation qu'imposerait un hérité, voulant couper les ponts avec ses parents et ses frères et sœurs. Il exige sa part d'héritage et disparaît sans laisser d'adresse, pour faire SA vie en vivant de façon totalement autonome et entièrement libérée de la tutelle familiale. Dans son esprit, il vit comme si ses parents n'existaient plus. Pour ses parents, c'est comme si leur fils était mort, bien que vivant quelque part.

Attitude surprenante du père

L'attitude du père qui accède sans mot dire à la demande du fils a aussi de quoi surprendre...

La suite du récit nous montrera cependant que malgré la peine de cette déchirure, le père n'a pas définitivement rejeté son fils. C'est le fils qui est parti, c'est lui qui a coupé les ponts. Un recommencement sera possible s'il revient à la maison, le père sera là pour le recevoir, l'accueillir et le restaurer dans sa pleine position de fils.

Sous ces traits, ne voyons-nous pas ici dépeint quelque chose qui ressemble à l'enigme incompréhensible pour nous de Dieu, qui en Eden laisse malgré lui, l'homme aller à l'autonomie ? Pourtant, malgré le péché qui sépare l'homme du Créateur, le Créateur met lui-même en place un chemin de salut, une possibilité de se réconcilier et de recommencer... Il n'a pas rejeté à jamais ceux qui viennent à lui en Jésus et qui écoutent ses paroles.

J'ai été très attentive au témoignage qu'avait rendu un étudiant à l'IB Emmaüs6. C'était quelqu'un qui s'était laissé happer par la spirale de la drogue...

Dans son récit il posait cette question : Que faut-il faire avec un fils qui se drogue ? et lui de répondre d'un ton très assuré : surtout ne pas lui fermer la porte, Etre toujours prêt à l'acceuillir, non avec plein de reproches et un regard vangeur, mais pour l'aider bien sûr à trouver une issue à son esclavage et reprendre sa place dans la famille et la société ! Pas de complaisance pour le péché, mais un accompagnement sûr, qui croit en une issue possible en stimulant le malade à trouver et supporter les bons remèdes.

Certes pour cela il faut que les parents aient déjà une colonne vertébrale solide... d'où l'importance de veiller à travailler à sa propre santé... pour pouvoir être à même de venir en aide à ceux qui ne respirent pas la santé... Le Père de la parabole est manifestement quelqu'un de solide, qui a les idées claires et ne se laisse pas démonter par l'attitude de ses fils, ni par d'éventuels conseils contradictoires qui ont pu venir jusqu'à ses oreilles !...

Dans l'exemple auquel je faisais allusion, les parents sont allés chercher de l'aide auprès de spécialistes, tout n'est pas allé tout seul du jour au lendemain, la guérison a pris du temps...

Dans notre parabole le père peut à prime abord sembler passif : en effet, il n'est pas comme le Berger qui laisse ses 99 brebis pour aller chercher celle qui est perdue, ou comme cette fiancée qui met sa maison en dessus dessous pour trouver sa pièce d'argent perdue...

Pourtant si l'on fait le rapprochement sachant que le Père représente Jésus, nous savons aujourd'hui qu'en Son Fils unique, Dieu est pleinement venu au secours de l'homme perdu lui expliquant les Écritures et en donnant sa vie pour lui...

A la croix Jésus à tout accompli pour nous réconcilier avec le Père, et nous donner de devenir, par la foi, des fils et des filles d'adoption. C'était là le cadre relationnel stable, dans lequel l'homme avait été créé. Sa stabilité passe par ce rétablissement de lien, puis se construit sur une juste compréhension et appréciation de Qui est Dieu.

Attitude surprenante de l'aîné

L'absence de réaction de l'aîné, a aussi de quoi surprendre.

D'une part, il ne joue pas son rôle de modérateur. Il laisse le cadet en faire à sa tête sans chercher à le raisonner, à l'amener à de meilleurs sentiments envers la famille... peut-être était-il bien content de voir disparaître ce petit terrible difficile à canaliser qui faisait la honte de la famille !

Si l'attitude du cadet correspondait à la négation de sa famille et de ses racines, celle de l'aîné n'est pas beaucoup plus louable : pour lui c'est tt simple et bonnement de la négation de son frère dont il s'agit déjà. En effet, s'il ne pourra plus l'appeler "mon frère"... mais dans son cœur le lien est rompu bien avant.

D'autre part, notons que mine de rien, il empoche lui aussi sa part d'héritage, soit ; 2x plus que son frère... puisque (v. 11) dit que le père partagea ses biens entre ses fils.

Dans le contexte de la parabole, ce sont les interlocuteurs indignés, contestant l'attitude de Jésus qui auraient dû se reconnaître dans cette histoire, pour en tirer les conclusions qui s'imposent. En contestant le droit à la grâce que Jésus offrait aux péagers, ils s'excluaient eux-même de la famille du Père, jugeant implicitement l'attitude du Père injuste.

Connaître la Bible, chercher à suivre scrupuleusement les commandements de la Loi ne suffit pas. Le contentieux qui nous sépare du Père demeure. Seule la grâce que le Père a manifesté en Jésus couvre la dette. Jésus est le seul chemin qui mène au Père. Le rejeter, c'est faire fausse route, c'est s'exclure de la communion avec le Créateur c'est manifester ne pas comprendre qui annonçait Moïse Car si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, parce qu'il a écrit de moi (Jn 5:46)

Le renversement de la situation

Le retour du fils cadet

Le récit nous dit que le petit dernier s'en alla dans un pays lointain où il gaspilla sa fortune et mena grande vie (v. 14). Notez qu'il n'est pas question de débauche, c'est l'aîné en colère qui accuse son frère d'avoir mangé la fortune du père avec des prostituées (15.30), mais il gère mal son capital. Le voilà bientôt sur la paille, avec en plus une famine qui sévit. Parfois les difficultés ont un pouvoir extraordinaire de mettre les hommes devant les réalités !...

L'Ecclesiaste disait : Au jour du bonheur, sois heureux, et au jour du malheur reflechis (Ec 7.14). Maintenant plongé dans le malheur, le cadet réfléchit...

En homme intelligent et de bonne éducation, il va opter pour la mesure la plus loyale garantissant toutefois sa volonté d'autonomie. Il ne va pas se mettre à voler, mais va chercher du travail... il prend ce qu'il trouve, comme c'était le lot des étrangers que l'on avait l'habitude d'exploiter ou à qui l'on confiait les tâches que personne ne voulait accomplir ... Tant pis pour les prescriptions de la Loi de Moïse7, il doit consentir à ce sacrifice, cette humiliation pour un juif, il accepte finalement d'aller garder des porcs, de travailler le sabbat... Mais malgré Ses efforts, ce sacrifice ne suffit pas à lui donner un minimum de confort légitime. Il ne parvient pas à se nourrir correctement.

Alors, la faim au ventre, il se souvient que les serviteurs de son père son mieux loti que lui... puis il montre un plan d'action bien ficelé dont les mobiles peuvent cependant être discutable : je vais me mettre en route, j'irai trouver mon père et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre Dieu et contre toi. je ne mérite plus d'être considéré comme ton fils. Accepte-moi comme l'un de tes ouvriers (v.18-19) ou plus précisément Accepte-moi comme un journalier.

Si la formule de repentance est théologiquement très correcte, le péché est d'abord une offense contre Dieu avant d'être une offense contre celui qui a été créé en son image !, la profondeur de cette confession est quant à elle plus discutable... Il connaît son catéchisme... de plus il est loyal, il ne mérite rien... pourtant ce qu'il prépare comme discours révèle qu'il ne veut pas rentrer à la maison pour réintégrer la famille, mais pour être embauché comme journalier, travailleur indépendant, non soumis au père comme l'étaient les serviteurs-esclaves. En effet, si d'un côté les journaliers avaient une situation très précaire, d'un autre côté, ils restaient libres, pouvaient changer de maître s'ils trouvaient une meilleure offre ailleurs.

Le cœur du petit dernier épris de liberté et d'autonomie n'avait pas vraiment changé, il avait seulement envie de manger correctement, en gagnant sa croûte LIBREMENT et le plus honnêtement possible.

Bien déterminé et sûr de son plan, il part plein d'assurance... ne doutant pas un instant que son père serait suffisamment bon, pour marcher dans sa combine,

L'accueil du Père

Il avait tout bien calculé, sauf... le bouleversement qu'allait produire en lui l'attitude du père, allant jusqu'à l'empêcher de finir son si beau et bien huilé discours (v 21)...

C'est sans doute plutôt à ce moment là, confondu par l'amour manifesté envers et contre tout par son Père, qu'il a lâché la bride, s'abandonnant à l'autorité bienveillante du père, se repentant véritablement tout en acceptant le pardon du Père, et avec le pardon sa réhabilitation dans sa position de fils dans la maison. C'est comme s'il ne pouvait plus faire autrement que s'abandonner dans les bras de son père.

Cette scène nous dévoile sans nul doute quelque chose de cet indicible mystère qu'est l'action de Dieu et l'action de l'homme dans la conversion. Le Père prend les devants, mais non sans court-circuiter la responsabilité du fils. Même si au départ tout commence part les motivations plutôt contestables du fils... Le Père sait comment s'y prendre pour produire en lui le vouloir et le faire qui le réhabilitera dans son statut de fils, dans la maison paternelle...

Le fils qui était mort selon la Loi, est revenu à la vie par la grâce...

Mais où est le sacrifice qui couvre le péché ?... c'est là une question qui a beaucoup travaillé certains commentateurs, car on sait que sans effusion de sang il n'y a pas de pardon (Hb 9.22 ; Lv 17.11). Le pardon a un prix, il coûte, cela n'a rien de l'auto-suggestion...

Il ne faudrait pas si méprendre, une parabole n'est pas un traité de dogmatique ! Au contraire la parabole est une histoire qui vise à faire comprendre un enseignement particulier, ici un enseignement sur a miséricorde de Dieu. A cause de sa bonté le Seigneur n'abandonne pas à eux-mêmes ceux qui se sont excluent de la famille. Il a un veau gras prêt à la maison pour fêter leur retour.

Cependant, certains commentateurs8 voient déjà dans le geste du Père qui courre à la rencontre du fils revenant, un signe d'humiliation publique, comme si par cet acte inconvenant pour un noble oriental, il voulait s'attirer les moqueries des villageois, couvrir la faute de son fils et ainsi le protéger des pics accusateurs de ceux qui vivent sous le régime de la Loi.

De toutes les façons, la parabole montre un père qui s'engage, certes il ne nie pas la faute et la peine que lui a causé son fils, mais qu'il ne nourrit pas de rancune envers lui. Il ne le reçoit pas le visage fermé, avec tout prêt un grand discours moralisateur et culpabilisant... il le reçoit avec des gestes et les insignes signifiant sa réhabilitation publique :

Allez vite chercher... un habit distingué digne des membres de sa famille9 (Ez 16.8-14), passez-lui une bague au doigt, sans doute une sorte de chevalière-sceau aux insignes de la famille et chaussez-le de sandale, c'était là à l'époque, le signe qui distinguait les gens de la famille, des esclaves ou des visiteurs de la maison.

Et puis, il fallait faire la fête (v. 32), c'est là un acte volontaire et délibéré du père. Toute Alliance, était marquée par un repas de fête et les réjouissances qui allaient avec...

Tout n'a pas dû être facile après le retour de fils, il a dû apprendre à se comporter en fils dans la maison du père, tous n'ont sans doute pas su toujours user de la même bienveillance que le Père, il a dû entendre des choses qui l'ont peiné... Du reste, le père n'a pas tué le veau gras tous les jours !

Être à l'école du Père, cela ne signifie pas avoir tout compris tout de suite, et être instantanément capable de refléter toutes les qualités du père (et même +) ! Mais c'est apprendre sous son autorité, en l'écoutant et en travaillant avec lui et les gens de sa maison.

La colère de l'aîné

...je vous le dis, il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentance (Lu 15.7) Voilà ce qui rend le père heureux !

Mais voilà, tous ne partagent pas la joie paternelle... c'est à ce moment du récit que Jésus fait intervenir l'aîné.

Les festivités avaient déjà commencé, alors que l'aîné travaillait aux champs nous est-il rapporté comme pour bien souligner son sérieux et son application... A son retour, c'est un jeune garçon10 qu'il croise sur son chemin qui va lui confirmer ce qu'il redoutait sans doute depuis longtemps, connaissant son père.... eh oui, son frère est revenu, et son père le l'a pas mis à la porte !

C'est pour prévenir cela que je me suis enfui à Tarsis disait Jonas à Dieu avant de se réfugier dans sa cabane à l'est de la ville (Jon 4.2). Oui je fais bien de me fâcher...

Dans sa logique de la Loi, un mauvais garnement comme le petit dernier de son père, ne méritait que la réprobation, le jugement, la haine éternelle... mais surtout pas d'être l'occasion d'une fête ! C'est injuste, et en tout cas il ne le méritait vraiment pas cet accueil en fanfare...

Alors l'aîné mal dans sa peau, se fâche, et pour bien manifester que lui, n'a rien à voir avec ce fils indigne, il refuse de participer à la fête... de se souiller avec ce pécheur...

Au Tchad, refuser de manger avec quelqu'un était un signe caractéristique de grand mépris, et compris comme une offense particulièrement grave.

Pour le père de la parabole ce refus était aussi compris comme un grave affront, une profonde humiliation. L'aîné se devait d'être présent aux fêtes de familles importantes.

Plus tôt dans l'histoire du proche orient ancien, le roi Assuérus avait fait déposer sa femme Vashti qui avait refusé de comparaître à une fête avec lui (Esth)...

L'aîné à construit sa vie sur une logique, des règles de vie, fondés sur d'autres principes que ceux de son Père... Si son attitude a l'avantage de ne pas être hypocrite, en revanche elle est révélatrice d'un cœur bien tourmenté, qui n'a pas encore vraiment compris ce que signifie la justice selon Dieu, et qui pèche sérieusement en assassinant intérieurement son frère...

L'aîné, comme les pharisiens fonctionne selon une logique légaliste injuste.

Jésus11 avait bien souligné où se situait le déséquilibre dans la piété des pharisiens vous laissez ce qui est plus important dans la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité (Mt 23.23)

Michée disait déjà : On t'a fait connaître, ô homme, ce qui est bien; Et ce que l'Éternel demande de toi, C'est que tu pratiques la justice, Que tu aimes la miséricorde, Et que tu marches humblement avec ton Dieu. (Mi 6.8)

La justice ne s'oppose pas à la miséricorde, au contraire la justice est un acte libératoire, un acte de miséricorde !

Faire justice, c'est d'une part reconnaître et dénoncer la légitimité de l'offense subit par l'offensé en mettant des mots sur ce qui a été vécu, puis en punissant le coupable et en prenant des mesures compensatrices au préjudice subit, faire justice c'est ainsi mettre un terme à la colère et au risque de vengeance personnelle qui serait démesurée.

Faire justice. c'est d'autre part mettre un terme au litige, et permettre à un coupable d'être de nouveau réhabilité par la société après avoir purgé sa peine.

Le fils aîné condamnait injustement, en rendant par principe, toute possibilité de réhabilitation impossible ! La démarche de l'offenseur vers le Père n'aurait dû aboutir qu'à la condamnation, et au rejet officiel, selon lui.

Mais Dieu ne veut pas que le méchant meure, mais qu'il change de conduite et qu'il vive (Ez 33.11).

Alors que le cadet revient après bien des années, c'est donc l'aîné qui s'indigne, et rejette sa famille en accusant vertement le Père tout en s'auto-justifiant. Jusque là il s'était efforcé de suivre scrupuleusement les ordres du père comme un serviteur--esclave pour être approuvé de lui(v. 29) cela fait tant et tant d'année que je suis à ton service... notez du reste que jamais il ne nomme ni son père, ni son frère...

Il ne dit pas (v. 29) mon père cela fait tant et tant d'année que je travaille avec toi... mais de façon très insolente, catégorique et irrespectueuse il lui lance : cela fait tant et tant d'année que je suis à ton service : jamais je n'ai désobéi à tes ordres. Et pas une seule fois TU ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. Mais quand celui-là revient, "ton fils" qui a mangé ta fortune avec les prostituées... en en rajoutant pour davantage souligner au père sa folie et son total manque de discernement...

La réponse du Père à l'aîné

On aurait pu s'attendre à une réponse très rude du père, répondant au fils aîné selon le mode de la Loi qui condamne... Il en aurait eu le droit, mais l'attitude miséricordieuse du Père est la même envers ses deux fils ! Cela correspond bien à notre contexte, où Jésus répond avec beaucoup de bienveillance aux pharisiens, il ne leur répondra pas toujours sur ce ton... mais il leur offre une chance.

Il recadre bien les choses : l'aîné en tant que Fils a toute la jouissance des biens du père. Il peut puiser dans le grenier paternel pour y trouver de quoi festoyer avec ses amis. L'esclave lui n'avait pas cette liberté. L'esclave ne pouvait pas utiliser les biens de son maître à ses propres fins !

Dans sa tête, l'aîné vivait donc bien comme un esclave, sa relation au Père était faussée, c'est pourquoi il jugeait inacceptable l'attitude du père envers son cadet, c'est pourquoi aussi il ne pouvait avoir que du mépris et de la haine envers celui qu'il ne pouvait plus considérer comme son frère. Du reste on peut s'interroger sur l'estime et le regard qu'il devait porter sur lui-même...

Nous ignorons comment les pharisiens ont réagi, ce qu'ils ont fait de l'interpellation qui leur a été lancée... Mais là n'est pas l'essentiel.

Comme avec Jonas, l'essentiel c'est ce que nous allons faire de l'appel qui s'adresse aussi à nous aujourd'hui. Le Seigneur nous invite à vivre comme des fils et des filles dans la maison du Père, et non comme des esclaves, que faisons-nous de cet appel ?

L'esclave vit de plein fouet la fonction première de la Loi, qui est de dénoncer le pécher et de condamner (Ro 3.20). Son mode de fonctionnement met l'accent surtout sur la culpabilisation, la honte, la drainte de ne jamais en faire assez pour être à la hauteur... Le motif de son action est plutôt celle du simple devoir à accomplir scrupuleusement envers un étranger pour être en règle avec lui et attirer sa faveur et s'épargner sa colère qui pourrait conduire au rejet.

Le fils, de part sa relation au Père, vit d'avantage la Loi comme un ensemble de repères tangibles, utiles pour construire un projet de vie qui par ses orientations et son style honore le Père. Il n'obéit pas pour se faire accepter, pour gagner un titre de fils avec l'héritage prestigieux qui va avec ou ne pas le perdre. A cause de la sécurité qui est la sienne dans la maison du Père, il ne se sentira pas lésé ou déprécié, si le père adopte un nouveau membre, au contraire il y coopérera avec ferveur, puisque c'est la joie du Père qu'il recherche ardemment. Pas de crainte de "concurrence", pas d'indignation, il y a de très bonnes places pour tous chez le Père !

Son mode de fonctionnement met plutôt l'accent sur l'initiative libre et heureuse de celui qui cherche à faire valoir les biens de son père. Le motif de l'action est ici plutôt celui de la reconnaissance envers le premier de la famille, celui qui a donné sa vie pour lui !

Alors, faisons le bon choix celui de la grâce qui est en Jésus, et réjouissons-nous tous ensemble avec le Père pour tout ce que nous avons en lui !

Puis, stimulons-nous mutuellement à devenir des adultes solides qui refllète de plus en plus les qualités du Père, en particulier celles que souligne cette parabole :

  • en pratiquant la justice selon Dieu pour rehabiliter et non réduire au néant
  • en pratiquant un accueil qui ne pas rebute, n'enferme pas l'autre dans une voie sans issue...
  • tout cela en continuant à marcher humblement et fidèlement avec notre Dieu à son école.

Pour la joie de notre Père et des autres membres de la famille !

Prière

Seigneur notre Dieu, notre Père, c'est le cœur plein de reconnaissance et de joie que nous voulons nous approcher de toi ce matin, parce qu'en Jésus tu nous as revêtu manteau de justice, tu nous as mis au large et au bénéfice d'une espérance qui ne trompe pas.

Merci parce qu'aujourd'hui encore tu sais comment restaurer les humiliés dans leur dignité, comment panser et fortifier ceux qui ont le cœur brisé.

Merci pour celles et ceux qui tu as placé sur notre route pour nous faire connaître les merveilles de ta Parole, pour nous encourager dans notre marche avec toi, pour te dire avec eux le bonheur qui est le nôtre de t'appartenir.

Façonne-nous afin qu'à notre tour nous puissions devenir des instruments de ta grâce et de ta bienveillance envers d'autres.

Nous te sommes reconnaissants pour toutes les occasions que tu nous donnes, jeunes et moins jeunes, d'être à l'écoute de ta parole ce matin. Nous te prions d'accorder à tous ceux qui auront charge de parler de toi la grâce de trouver les mots justes, pour rendre fidèlement témoignage de ton œuvre et de tes enseignements.

Nous te recommandons tout particulièrement notre Pasteur M. JC dans son déplacement à Sevran, fais de lui une source de bénédiction pour cette Eglise.

Tout en nous réjouissant de nous savoir en communion avec tous ceux qui sont aujourd'hui réunis en ton nom pour te célébrer ce jour, nous voulons aussi te prier de visiter ceux qui resteront seul chez eux. Qu'en toi ils trouvent ou retrouvent la source de la joie.

Nous te prions d'accorder à ceux qui nous gouvernent l'intelligence pour que soient prises les décisions justes, et en particulier d'assister ceux d'entre eux qui te connaissent et qui s'attendent à toi dans l'exercice de leurs responsabilités.

Nous te recommandons tout particulièrement nos frères et sœurs ivoiriens en ce jour d'élection. Entend leurs prières et accorde une volonté bonne à tous d'agir pour la paix.

Visite et renouvelle la joie du service auprès de ceux des tiens qui sont au loin à cause de ton nom, les missionnaires, les coopérants, ceux de la mission biblique, mais aussi tous ceux qui ont eu l'occasion de nous visiter ces derniers temps.

Merci de fortifier aussi les membres des différents comités des missions et des œuvres, de les réjouir dans leur service en leur accordant la satisfaction de voir leur foi et leur compétence produirent grâce à toi du fruit à ta gloire.

Nous nous attendons tous à toi maintenant pour qu'à travers ce culte comme le dimanche qui suivra, tu nous enrichisses et nous équipes chacun, pour la semaine qui s'ouvre à nous. Dispose notre cœur à t'écouter et te louer comme cela est juste et bon.

Amen


1 Parabole de la brebis perdue // Jn.10

2 Parabole de la dragme perdue // dix pièces constitutives du bijou que portait la fiancée

3 ... lorsque nous avons médité ensemble la parabole du pharisien et du publicain au mois de juillet dernier (Lc 18). Les collecteurs d'impôt comparés par les grecs au sommeil qui nous prive de la moitié de notre vie, là ou de chien, qui sucent tt et ne donne jamais rien en retour, étaient considérés par les juifs comme des traîtres, vendus à l'occupant romain, toujours soupçonné de malhonnêteté, de tromperie, de mensonge et de vol, assimilés aux prostituées et aux adultères (Mt 9.11, 11.19, 18.17, 21.31ss ; ...).

Dans la littérature juive les collecteurs d'impôts sont même associés aux assassins ! En tout cas, les autorités juives leur interdisaient de siéger dans leurs assemblées, ils n'avaient même pas le droit de porter témoignage dans un procès, étaient en conséquence en ce domaine mis au rang des femmes dont le témoignage n'avait aucun crédit et presque à les considérer comme des esclaves.

Beaucoup estimaient qu'il était pratiquement impossible qu'un publicain puisse être justifié... En effet, la repentance authentique devait être suivi des fruits de la repentance, à savoir : outre le fait d'abandonner son travail, le repenti devait satisfaire à la loi de Moïse qui exigeait qu'un voleur restitue au moins 4x ce qu'il avait volé, avant de pouvoir être réintégré dans la société. Or on soupçonnait le montant de ses vols si élevés que le remboursement devenait chose impossible.

C'est pourtant, vous vous en souvenez ce qu'avait fait Zachée le publicain de Jéricho (Lc 19.1ss)!

(Ex 21.37 si quelqu'un vole un bœuf ou un mouton et qu'il abatte ou le vende, il devra donner 5 bœufs pour le bœuf volé ou 4 moutons pour le mouton volé... Ex.22.3 s'il a volé un animal -bœuf, âne ou mouton- et qu'on le retrouve vivant en sa possession, il rendra 2 animaux en compensation)

4 JND DERRETT, Law in the New Testament, cité par Amar Dlaballah, Les Paraboles Aujourd'hui, visages de Dieu et images du Royaume (Quebec ; la Clairière, 1994), p. 75.

5 ici sans doute 1/3 des biens du père puisqu'ils ne sont que 2 frères l'aîné recevant une double part)

6 témoignage qui est aujourd'hui publié je crois en annexe du livre de M. A. Kuen le sens de la vie

7 Maudit soit l'homme qui élève des porcs Baba Bathra 8 in L. MORRIS, L'Evangile selon Luc, (Sator:1985), p. 217.

8 Bailey, Jérémias repris par Djaballah, p. 83.

9 Les pères de l'Eglise on souvent attribué une valeur symbolique à ces signes : L'habit digne de la famille //au vêtement de salut que Dieu donne aux siens (Es 61.10 ; Apo 7.13ss), L'anneau devait être le sceau de la maison // symbole du sceau de l'Esprit (2 Co 1.22). Les sandales // le zèle que donne l'Evangile de paix (Eph 6.15)

10 un serviteur n'aurait pas dit ton père a tué le veau gras, mais mon maître v.26.

11 Mt 23:23 Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites! parce que vous payez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et que vous laissez ce qui est plus important dans la loi, la justice, la miséricorde et la fidélité: c'est là ce qu'il fallait pratiquer, sans négliger les autres choses.


A.R.