Mets-moi comme un sceau sur ton coeur...

Nous remercions vivement Sylvain Romerowski de nous autoriser à publier ce texte tiré d'une prédication de mariage apportée en juillet 2004 à l'Institut Biblique de Nogent.

    La prédication portait sur un texte biblique du livre " Le Cantique des Cantiques " ou, selon une traduction qui serait plus exacte, " Le plus beau des chants ":

Mets-moi comme un sceau sur ton coeur,
comme un sceau sur ton bras.
L'amour est fort comme la mort,
et la passion est inflexible comme le séjour des défunts.
Les flammes de l'amour sont des flammes ardentes,
les flammes de la foudre venant du Seigneur.
Même de grosses eaux ne peuvent éteindre l'amour,
et des fleuves puissants ne l'emporteront pas.
L'homme qui offrirait tous les biens qu'il possède pour acheter l'amour n'obtiendrait que mépris.

(Ct 8.6-7)

    Le Cantique des Cantiques est en fait un recueil de poèmes, ou de chants d'amour, peut-être composés à l'occasion d'un mariage ou en vue de telles occasions. Les deux versets ci-dessus y occupent une place particulière puisque l'auteur nous y livre, en quelques mots, sa vision de l'amour conjugal. Au verset 5, un verset en partie mystérieux, la jeune femme, qu'on appelle la Sulamite, vient d'évoquer avec son bien-aimé le souvenir de la naissance de leur amour. Après ce regard sur le passé, elle se met à considérer l'avenir et fait part de son attente.

    Les chants d'amour du Cantique des Cantiques sont en poésie et jouent beaucoup d'images, des images qui ont un pouvoir d'évocation et par lesquelles l'auteur a voulu stimuler l'imagination et l'ingéniosité de ses lecteurs. La jeune femme exprime son souhait d'être comme un sceau porté par son bien-aimé : Mets-moi comme un sceau sur ton coeur,comme un sceau sur ton bras. C'est là l'une de ces images suggestives.

    Un sceau était un objet qui servait à apposer une marque distinctive sur un document pour attester que ce document venait de son propriétaire. Le sceau servait en quelque sorte de signature. Il servait peut-être aussi à marquer un objet en signe d'appartenance. C'était donc un objet important. On le portait sur soi, comme un anneau autour du doigt (donc sur le bras), ou attaché à un cordon ou lacet passé autour du cou (donc sur le coeur). On ne se séparait pas de son sceau, car alors quelqu'un d'autre pouvait le trouver et l'utiliser pour envoyer par exemple un document au nom du propriétaire du sceau.

    La jeune femme voudrait être comme un sceau pour son bien-aimé, comme cet objet dont on ne se sépare pas mais qu'on garde sur soi. Elle aspire de sa part à un attachement indéfectible envers elle, ainsi qu'à une proximité et une intimité particulière. Elle souhaite être toujours à son bras ou contre son coeur. Le sceau était la marque distinctive de son propriétaire : la jeune femme souhaite être l'unique, qu'on associe à son bien-aimé. Alors qu'il est rédigé dans une culture qui connaissait, dans certaines limites, la polygamie, le Cantique des Cantiques souligne à plusieurs reprises la beauté de la relation d'amour dans le couple avec l'unique, l'unique épouse (Ct 6.8-9 ; 8.11-12). Par le mariage, l'épouse prend le nom de son mari et sera désormais appelée Madame ..., du nom de son mari. Elle sera ainsi associée à celui-ci, un peu comme le sceau qui était vecteur de l'identité de son propriétaire.

    Mais la pointe de l'image, c'est certainement ce souhait de pérennité pour leur relation, cette aspiration à ce que cette relation dure toujours, cette attente d'un attachement indéfectible de l'un à l'autre, chacun considérant l'autre comme son unique.

    Ce désir que cela dure toujours est ancré dans le coeur humain. Il s'exprime dans les chansons populaires, dans les histoires, dans les films. Lorsque les sondeurs interrogent les gens qui nous entourent sur ce qu'ils considèrent comme prioritaire pour leur vie, encore aujourd'hui, malgré ce qu'une élite d'intellectuels voudraient nous faire croire, on s'aperçoit que ce à quoi les gens, et les jeunes en particulier, attachent le plus grand prix, c'est le couple et la famille. Et le désir de fonder un couple qui dure, une famille unie, reste ancrée dans le coeur de nos contemporains, même si l'on n'ose plus trop y croire, même si on ne voit souvent là qu'un idéal plus ou moins utopique ou inaccessible. Est-il possible d'aimer la même personne pendant quarante, cinquante, soixante ans ?

    Mais notre texte ne présente pas cela comme un idéal inaccessible ou irréalisable. Au contraire, il souligne la force de l'amour conjugal, par un langage appuyé : L'amour est fort comme la mort. Quoi de plus fort que la mort à laquelle aucun être humain n'échappe, qui vient s'emparer des humains sans leur demander leur avis, qui frappe à son heure sans qu'on y puisse grand-chose ? L'amour est aussi fort que cela, nous est-il dit ici !

    La ligne suivante parle même d'amour passionné : la passion est inflexible comme le séjour des défunts. Et elle dit cet amour inflexible. Peut-être est-ce une manière d'exprimer que l'amour s'attache à l'être aimé de façon à le vouloir toujours, que l'amour est toujours centré sur cet être unique qu'il a choisi, sans qu'on puisse l'en détourner. Autrement dit, que le véritable amour va amener un homme ou une femme à ne pas regarder ailleurs, à ne pas considérer quelqu'un d'autre que ce conjoint qu'il ou elle a choisi, mais à toujours désirer ce conjoint pour vivre avec lui ou avec elle cette relation unique qui est celle de leur couple. L'amour véritable est inflexible là-dessus. L'amour véritable est fait de durée, de fidélité, parce qu'il est attachement toujours plus grand, plus profond, à l'être aimé unique.

    L'amour est ensuite comparé à un feu : Les flammes de l'amour sont des flammes ardentes. Il ne s'agit pas d'un feu de paille qui s'embraserait très vite et s'éteindrait aussi rapidement. Ce n'est pas non plus nécessairement le coup de foudre. Mais l'image du feu évoque sans doute cet embrasement de tout l'être, qui saisit toute la personne lorsqu'elle est en train de donner son coeur à son élu. Ici encore, il y a une impression de force de l'amour. Et l'amour restera fort si l'on sait entretenir cette flamme.

    Mais si l'amour est aussi fort que le chante notre poème, pourquoi la réalité autour de nous est-elle ce qu'elle est ? Pourquoi ce décalage entre ce qui est dit ici et ce qui se passe dans notre monde moderne ? Le problème n'est pas que notre texte chanterait une utopie. Mais c'est une certaine conception de l'amour qui est irréaliste, ce sont un certain nombre d'attentes que l'on rattache à l'amour dans notre monde contemporain qui sont utopiques.

    Il est banal de dire que notre société, société de consommation, se caractérise par une mentalité hédoniste où le plaisir, la jouissance, la réalisation de soi et la satisfaction personnelle et individuelle sont les valeurs suprêmes. C'est banal, mais c'est vrai et cela fausse notre approche du couple et de la vie de couple. Il faut donc le dire et le redire. Ces valeurs conduisent à l'instrumentalisation d'autrui : l'autre, et le partenaire dans le couple en particulier, devient un des moyens de satisfaire mes besoins affectifs, mon désir de jouissance, et de répondre à mes attentes. On a beaucoup d'attentes lorsqu'on s'engage dans la vie conjugale. Il est normal d'avoir des attentes à cet égard. Cependant, on a d'autant plus d'attentes que le monde dans lequel nous vivons nous pousse à en avoir beaucoup et les exacerbe.

    Il est légitime d'avoir des attentes. Elles correspondent à des besoins affectifs et autres qui sont légitimes. Mais ce qui est utopique, c'est de s'imaginer que notre conjoint va combler toutes nos attentes. Parce que l'on a tendance à considérer que la satisfaction de soi est la valeur fondamentale (sans se l'avouer toujours d'ailleurs), on se séparera facilement de son conjoint ou de son partenaire dès qu'il ne répondra plus comme on le souhaite à ses attentes. Et je suis frappé de voir avec quelle facilité certains couples se font et se défont, se marient et divorcent pour changer de conjoint ou de partenaire. Comme on change de voiture. Ceci dit, ce n'est pas un phénomène si nouveau que cela. Pensez à la réaction des disciples lorsque Jésus donne son enseignement sur le divorce : " S'il en est ainsi, si un homme ne peut pas répudier sa femme lorsqu'elle ne lui donne pas ou plus satisfaction, il n'est pas avantageux de se marier ! " (Mt 19:10).

    Dans notre bonne vieille France, le premier sport national est la revendication, revendication de ses droits ou de ses avantages acquis, de ses droits justifiés ou de ses droits imaginaires. Parler de devoirs, voilà qui est démodé. Alors on entre dans la vie de couple avec l'idée qu'on est en droit d'attendre de son conjoint ou partenaire qu'il réponde à toutes les attentes que l'on a. Autrefois, on parlait plutôt de devoirs conjugaux. Un tel langage est devenu politiquement incorrect.

    C'est que notre société est aussi une société du moindre effort. Les contraintes sont intolérables. On accepte bien des contraintes professionnelles car, dans le monde du travail, on est obligé, on ne peut pas faire autrement. On accepte des contraintes dans divers autres domaines (le sport par exemple). Mais justement, il y a suffisamment de contraintes dans la vie comme cela : dans les relations affectives, on aspire à autre chose. La vie affective, c'est au moins là le lieu où il ne doit pas y avoir de contraintes. Autrement, cela n'en vaut pas la peine. Et surtout dans la vie de couple, puisqu'on se choisit. La vie de couple doit donc être le lieu privilégié de la spontanéité où les choses vont se faire naturellement, librement, sans effort, sans contrainte. D'ailleurs, s'il faut se forcer, où est l'authenticité ? On va plutôt se laisser porter par son amour, c'est-à-dire par ses sentiments, son ressenti. (Et il y a des chrétiens qui vivent aussi leur relation avec Dieu comme cela.)

    Ce n'est pas notre texte qui est utopique, mais c'est cette vision de l'amour qui est utopique. Il est illusoire de croire que la spontanéité est la marque de l'authenticité. Au contraire, il m'arrive de faire des choses spontanément, sans réfléchir, et de le regretter après en me disant : " Pourquoi ai-je fait cela, pourquoi ai-je réagi comme cela ? Cela ne me ressemble pas ! "

    L'amour dont parle notre texte est de nature bien différente. La Bible considère qu'aimer implique une mise en oeuvre de tout son coeur, de tout son être, de toute sa force. Ainsi le Deutéronome parle d'aimer Dieu de tout son coeur, de tout son être, de toute sa force (Dt 6.5). Et il en est de même pour l'amour conjugal. Qu'est-ce qu'aimer de tout son coeur ? Le coeur, dans la manière sémitique de s'exprimer, ce n'est pas que le siège des sentiments, ce n'est même pas d'abord cela. Mais c'est avant tout le siège de l'intelligence et de la volonté. Aimer relève d'abord d'un engagement, un engagement pris de manière raisonnée, avec intelligence, un engagement qui implique un acte de volonté. J'aime d'abord parce que j'ai décidé d'aimer, et que je l'ai décidé intelligemment. Et non pas parce que je me laisse emporter par mes sentiments. Aimer, c'est se tenir à cette décision, vivre chaque jour cet engagement que j'ai pris. Que ce soit l'engagement que j'ai pris envers Dieu et que j'ai scellé à mon baptême, ou l'engagement que j'ai pris envers mon conjoint et que j'ai signifié devant le maire. Aimer, c'est aussi aimer de toute sa force. Aimer, c'est tendre ses forces dans une direction. Aimer, ce n'est pas se laisser porter par ses sentiments. Aimer, c'est faire appel à sa force, la mettre en oeuvre. Autrement dit, cela demande des efforts. Aimer, c'est donc faire route ensemble, l'un avec l'autre, quoi qu'il arrive, parce qu'on l'a décidé au départ.

    L'amour est authentique, non pas s'il est spontané, mais s'il est volontaire, c'est-à-dire s'il relève d'un acte de décision, d'un engagement que j'ai pris moi-même sans contrainte et que je vais tenir parce que je suis fidèle à moi-même.

    Notre texte termine en précisant que l'amour ne s'achète pas : L'homme qui offrirait tous les biens qu'il possède pour acheter l'amour n'obtiendrait que mépris. Il y a peut-être là une note polémique contre la pratique de la dot. Mêler des questions d'argent à l'amour fausse les choses, que ce soit la coutume de la dot, ou des questions de fortune, d'héritage. De manière plus générale, l'amour ne se contraint pas chez autrui. Il ne peut être que volontaire, et c'est pour qu'il demeure volontaire que l'intérêt économique ne doit pas constituer le facteur décisif. Ceci ne veut cependant pas dire que, lorsqu'on envisage un mariage, il ne faut pas considérer la condition sociale ou plus généralement le mode de vie que cela va entraîner et se poser la question : vais-je pouvoir vivre le genre de vie que va entraîner un mariage avec telle personne ?

    Aimer, ce n'est pas insister sur ses droits en attendant tout de l'autre. L'idée traditionnelle de devoirs conjugaux n'est pas aussi étrangère que cela à l'écriture. La notion d'obéissance à Dieu est une notion clé pour orienter la vie chrétienne. Et l'obéissance à Dieu se vit aussi dans la relation du couple. Bien sûr, si l'on ne fait les choses que par devoir, si le devoir est la seule motivation, il y a vraisemblablement quelque chose de faussé. Mais se marier, c'est prendre la responsabilité de son conjoint : " On est responsable de ce qu'on a apprivoisé ". Aimer son conjoint, c'est assumer ses responsabilités à son égard. Aimer, c'est prendre soin de son conjoint, comme Christ prend soin de son église, écrit l'apôtre Paul (ép 5.25), c'est s'investir pour lui. C'est être à son écoute, s'efforcer de le comprendre, de répondre à ses attentes, de se mettre à son service, de lui faire plaisir. Ce n'est toutefois pas s'écraser devant lui, ou nier ses propres besoins ou ses propres attentes. Ce n'est pas non plus renier sa propre personnalité. Aimer, c'est aussi faire connaître ses besoins et ses attentes à l'autre : c'est une marque de confiance envers l'autre que de lui faire connaître ses attentes. Aimer, c'est encore savoir recevoir et apprécier ce que mon conjoint m'offre et m'apporte, et lui en être reconnaissant.

    Aimer, c'est chercher à comprendre comment l'autre fonctionne ou pourquoi il réagit comme il réagit. Aimer, c'est chercher à connaître les codes de son conjoint. Car on ne parle pas forcément le même langage et les gestes n'ont pas forcément la même portée pour l'un et pour l'autre. Une femme et un homme ne réagissent pas de la même manière et ne fonctionnent pas de la même manière. Chacun a aussi un arrière-plan différent, a reçu une éducation différente, chacun a un vécu différent. Dans certains cas, chacun a aussi une culture très différente de celle de l'autre. Aimer, c'est construire à deux en fonction de ce que sont l'un et l'autre. Et cela demande d'abord que chacun comprenne comment l'autre fonctionne, pour inventer ensuite une manière de fonctionner à deux. Aimer, c'est donner à mon conjoint la possibilité de s'exprimer et lui accorder mon écoute, en me retenant de porter un jugement immédiat en fonction de mon propre système de référence, qui est différent du sien puisque j'ai un arrière-plan différent. Si mon conjoint s'attend à ce que je le juge, il ne s'exprimera pas et je ne comprendrai pas comment il fonctionne ou pourquoi il pense ce qu'il pense. Aimer, c'est ensuite s'adapter l'un à l'autre. Une fois qu'on est marié, il est inutile de se demander si l'on est fait l'un pour l'autre. Il faut se le demander avant. Une fois mariés, il s'agit de construire ensemble avec ce que sont l'un et l'autre, et de trouver la bonne manière de fonctionner avec ce que sont l'un et l'autre. Aimer, c'est donc se faire l'un à l'autre. C'est se faire l'un à l'autre au début de la vie commune. Mais ce n'est jamais définitif. De nouvelles circonstances de vie, certaines choisies, d'autre subies, de nouvelles étapes de la vie demandent de nouvelles adaptations, de nouveaux ajustements.

    Aimer, c'est laisser son conjoint être ce qu'il est, sans vouloir le façonner à son idée. Nous avons tous en tête un idéal du conjoint, ou un modèle que nous aimerions voir notre conjoint reproduire, qui peut être le modèle laissé par notre père ou notre mère. D'où la tendance à vouloir façonner notre conjoint selon cet idéal ou ce modèle.

    Aimer, c'est supporter l'autre, supporter ce qui me déplaît chez lui, supporter ses défauts, ses traits de caractère dont je me passerais bien, ou son manque de correspondance avec l'idéal ou le modèle de conjoint que j'ai en tête.

    C'est cet amour-là qui est fort, un amour qui a le réel souci de l'autre, qui est tourné vers l'autre. Il est fort car sa force, c'est l'engagement qu'il a pris et qu'il s'efforce de tenir jour après jour.

    C'est cet amour-là qui est comme un feu que les grandes eaux ne peuvent éteindre : Même de grosses eaux ne peuvent éteindre l'amour, et des fleuves puissants ne l'emporteront pas. Les grandes eaux qui menacent de nous submerger sont fréquemment mentionnées à titre d'image dans l'écriture, pour évoquer les difficultés, les épreuves, les situations de détresse. Aimer, c'est continuer à marcher ensemble lorsque les difficultés surviennent. La tempête peut venir de l'extérieur : les grandes eaux peuvent représenter les difficultés de la vie, les épreuves, les échecs, les malheurs, les souffrances. Aimer, c'est les vivre ensemble, les porter à deux, apporter à l'autre son soutien. Cela n'est pas toujours facile. Il peut y avoir des incompréhensions dans ces situations. L'un et l'autre ne réagissent pas toujours de la même manière...

    Les tempêtes peuvent aussi venir de l'intérieur du couple. On ne se comprend pas toujours. On n'est pas toujours d'accord. On n'est pas non plus capable de répondre à toutes les attentes de son conjoint et cela engendre des frustrations. Il y a des temps de crises. Le Cantique des Cantiques n'ignore pas ces difficultés, bien au contraire. Deux de ses chants y sont consacrés : deux de ses chants traitent de ces temps où les deux ne sont plus en phase l'un avec l'autre (Ct 2.8-3.5 ; 5.2-8.4 ; voir à ce propos, la Bible d'étude Semeur 2000, p. 937 et ses notes sur ces textes). L'un part en quête de l'autre, mais l'autre est indisponible, ou blessé. Et il faut du temps pour se retrouver sur la même longueur d'onde à nouveau. Et si cela se répète par deux fois dans le Cantique, c'est que les retrouvailles ne sont jamais acquises une fois pour toutes. Les temps de crises peuvent revenir. La relation n'est jamais définitivement acquise, mais elle doit être cultivée, parfois restaurée ou retravaillée.

    Aimer, c'est tenir bon malgré tout, continuer ensemble, aller de l'avant ; tenir le temps qu'il faudra jusqu'aux retrouvailles, et ce temps peut parfois durer. Il arrive à certains couples de connaître une crise qui se prolonge des semaines, des mois. Aimer, c'est alors ne pas désespérer de son conjoint, ni de Dieu. Car dans ces moments, il est important plus que jamais de s'accrocher à Dieu et de persévérer dans la prière. Mais il est crucial aussi d'avoir bien en tête, et de se le redire à soi-même, qu'on veut tenir, tenir même lorsque cela est difficile, tenir même lorsqu'on ne voit pas le bout du tunnel. Il est extrêmement important d'ancrer dans son esprit que, lorsqu'on est marié, c'est pour la vie, coûte que coûte (sauf dans des cas extrêmes prévus par l'écriture). Des temps de crises, il y en a dans la vie des couples. Il vaut la peine de s'armer de patience et de persévérance, et de tenir bon, même si la crise dure, d'abord parce que Dieu attend cela de nous, mais aussi parce qu'il est possible d'arriver au bout du tunnel si chacun le veut et y met du sien, même si cela prend du temps. Et il est aussi important de rechercher de l'aide dans ces cas-là (auprès d'un couple pastoral, d'un couple de confiance, ou d'un conseiller conjugal par exemple).

    Aimer, c'est encore accepter mon conjoint tel qu'il est. Votre conjoint a des défauts. Il est normal d'attendre qu'il change et de le lui dire, gentiment. Et moi je dois changer, d'abord pour le Seigneur, et aussi pour mon conjoint : les deux vont souvent ensemble. Mais si je considère la lenteur avec laquelle je change, je ne peux pas attendre de mon conjoint qu'il change plus vite que moi. Aux jeunes mariés auxquels j'ai adressé cette prédication en premier lieu, je disais : " Vous allez évoluer, vous allez changer au contact l'un de l'autre et faire des progrès. Je compte sur l'action de Dieu dans votre vie pour cela. Mais il est utopique de croire que mon conjoint va vite changer et qu'il va devenir ce que je veux qu'il ou qu'elle soit. " Aimer, c'est donc accepter son conjoint tel qu'il est. Le véritable amour n'est pas conditionné par la rapidité des changements chez celui qui est aimé. Dieu m'aime, malgré mes difficultés à être ce qu'il veut que je sois. Alors aimer, c'est pardonner. Et c'est aussi reconnaître ses torts et demander pardon. Aimer, c'est encore encourager, ne pas accabler l'autre lorsqu'il est pris en défaut, lorsqu'il est en tort, mais l'aider à se relever.

    Aimer -je l'ai déjà dit plus haut, mais j'y reviens-, c'est savoir considérer ce que mon conjoint m'apporte, c'est savoir en jouir, en profiter. Et j'emploie ces mots jouir et profiter à dessein, car nous avons besoin de pouvoir jouir et profiter de ce que notre conjoint a à nous offrir, à nous apporter. C'est biblique : " Jouis de la vie avec la femme que tu aimes " (Ec 9.9). Aimer, c'est savoir jouir et profiter de ce que mon conjoint a à m'offrir et à m'apporter, sans me laisser accaparer l'esprit par les frustrations que je peux rencontrer avec lui ou elle, ou par mes attentes non comblées. Car il est utopique de s'imaginer que mon conjoint va répondre à toutes mes attentes et qu'il va combler tous mes besoins.

    Il est normal de faire connaître ses attentes à son conjoint. Mais, si je me polarise sur les manques et les côtés négatifs, si je suis toujours là à lui mettre sous le nez mes insatisfactions et à accumuler les récriminations pour ses défauts ou pour mes attentes non comblées, je risque de tuer notre couple.

    Aimer, c'est savoir jouir de ce que l'autre m'offre et m'apporte, et l'on a beaucoup à s'apporter mutuellement dans un couple ; c'est savoir en être heureux, malgré la part d'insatisfaction qui subsistera toujours.

    Je prendrai ici un exemple, celui de la communication. Il me vient d'un article de magazine pour le grand public sur lequel je suis tombé par hasard dans la salle d'attente d'un cabinet médical. Une psychologue y relevait que la psychologie du XXe siècle a fait un grand plat de la communication dans le couple, à tel point qu'on y a vu parfois la solution à tous les problèmes, qu'on a fait croire qu'il suffisait de communiquer pour régler les problèmes, et elle dressait un bilan mitigé des résultats obtenus suite à ce type de discours : les choses ne sont pas si simples qu'on l'a donné à croire. Certes, il est crucial de communiquer. On ne le redira jamais assez : il n'y a pas de vie de couple sans communication. Et l'on peut toujours faire mieux en la matière. Nous avons toujours à progresser dans la communication. Mais communiquer ne résout pas tout. Et l'on peut parfois trop communiquer : il y a un moment où il faut apprendre à vivre avec ses frustrations plutôt que de toujours revenir dessus.

    L'article, qui -il peut être utile de le préciser-, se trouvait dans un magazine destiné aux femmes, relevait qu'avec ce discours tenu par la psychologie ces deux ou trois dernières décennies, on a nourri des attentes irréalistes chez les femmes. Car un homme ne communiquera jamais comme une femme. Et un homme ne répondra jamais pleinement au besoin de communication de son épouse, il n'y répondra jamais comme une autre femme pourra le faire. Une femme a certains besoins de communication qu'elle ne pourra satisfaire qu'en passant une après midi à converser à sa manière avec une autre ou avec d'autres femmes. Et il est utopique de croire que son mari pourra répondre à ce besoin-là. Parce qu'il n'est tout simplement pas fait comme une femme. Cela ne veut pas dire qu'il ne l'écoutera pas du tout. Et les maris ont souvent des progrès à faire dans ce domaine, et ces progrès sont possibles. Mais cela veut dire que Madame doit savoir trouver un certain type d'écoute chez d'autres femmes et ne pas tout attendre de son mari.

    J'ajouterai qu'inversement, si vous lancez monsieur sur l'un de ses centres d'intérêts favoris (sa voiture par exemple ?), il est probable qu'il va devenir intarissable. Mais il est utopique de croire que son épouse va forcément manifester le même intérêt que lui pour ce sujet et l'écouter pendant des heures.

    Ceci veut dire que le couple ne peut pas vivre en autarcie et se suffire à lui-même. Il a aussi besoin des autres. L'ouverture sur les autres est à la fois un besoin et un moyen d'être en bénédiction à d'autres.

    Ici encore, une certaine psychologie a souvent été trop orientée par l'esprit de la société de consommation et donc enrôlée au service de la recherche de l'épanouissement personnel, du bien-être individuel, ou du se-sentir-bien personnel. Ce type de psychologie, que l'on retrouve dans certains ouvrages évangéliques sur le couple, n'est pas sans danger en ce qu'il nourrit des attentes irréalistes qui engendrent ensuite des déceptions. La vie de couple peut répondre à bien des besoins et être épanouissante, mais il est utopique de s'imaginer qu'elle va combler toutes les aspirations.

    Aimer, c'est offrir et apporter à mon conjoint ce que j'ai de bon, c'est savoir jouir de ce que mon conjoint m'offre et m'apporte de bon, et, dans un couple, les deux ont beaucoup à apporter l'un à l'autre. Aimer, c'est savoir être heureux de ce que mon conjoint m'apporte, malgré la part d'insatisfaction et de frustration qui subsistera toujours.

    Tel est l'amour qui est fort comme la mort et dont les grandes eaux ne peuvent éteindre la flamme.

    Qui est suffisant pour ces choses ?

    Il reste un point dans notre texte que j'ai gardé pour la fin. Ce n'est pas le moins important. Ce feu qu'est l'amour, c'est une flamme qui vient du Seigneur. Ce fait qu'un homme et une femme se cherchent, que ces sentiments très particuliers naissent en eux l'un pour l'autre, ces sentiments qu'on désigne en parlant d'être amoureux, le fait qu'un homme et une femme se choisissent, décident d'unir leur vie, se marient et désirent que cela dure toujours, c'est quelque chose qui vient de Dieu. Je ne veux pas dire par là que le fait que je tombe amoureux de telle personne particulière serait le signe que Dieu veut que j'épouse cette personne-là. Je ne veux pas dire non plus que le célibat serait une condition à rejeter absolument ou une condition insupportable. Mais ce que je veux dire, c'est que ce besoin qu'on cherche à combler chez soi et chez son conjoint, ce désir d'affection, de vie commune, cette envie de faire des choses à deux, cette recherche d'aide et de soutien mutuel entre un homme et une femme, c'est quelque chose qui vient de Dieu, parce que Dieu nous a créés ainsi, aptes à vivre cela, et avec certaines dispositions qui nous poussent à chercher à vivre cela. Et c'est encore Dieu qui est l'auteur de l'institution qu'est le mariage. Ainsi, l'amour entre un homme et une femme est chose bonne et parmi les plus belles choses. C'est le message du Cantique des Cantiques, le plus beau des chants.

    Il est donc bon de s'engager dans la voie du mariage, car cela est agréable à Dieu. Vous qui vous engagez sur la voie du mariage, ou vous qui êtes mariés, sachez que Dieu veut que votre couple tienne, et il le veut plus que vous encore. Dieu veut que vous soyez heureux dans votre vie de couple et de famille (comme il veut aussi rendre d'autres heureux dans leur condition de célibataire). Il vous invite donc à construire votre couple avec lui et pour lui, dans la reconnaissance pour ce don de votre conjoint qu'il vous a fait, dans la reconnaissance, mais aussi dans l'écoute de sa Parole, dans l'obéissance à cette Parole, et dans la prière. Et c'est lui qui vous donnera la capacité de construire un couple qui tienne et qui soit heureux.

Sylvain ROMEROWSKI